Fauve en interview

Si ses coups de griffes rageurs ont marqué les foules et fait couler beaucoup d’encre, Fauve est pourtant loin de se prendre pour un tigre royal du Bengale. Alors qu’il aurait pu signer sur un label prestigieux, enregistrer son premier album avec la crème des producteurs, enchaîner les crises d’ego et les caprices de star, cet étonnant félin est en fait bien décidé à mener son projet artistique à sa manière : avec simplicité, humilité et surtout en toute liberté.

Hors de question ainsi d’avoir largué métro-boulot-dodo pour continuer à vivre en cage et à se comporter en bon vieux chat domestique grassouillet au sein de l’industrie du disque. Plutôt que d’annoncer officiellement par voie de presse la sortie de son premier opus comme l’auraient fait tant d’autres groupes, c’est sur les réseaux sociaux que Fauve a ainsi directement révélé, non seulement la date de parution, mais aussi le titre, la tracklist et la pochette de son futur disque au concept lui aussi hors normes, constitué de deux volets à paraître en deux temps, l’un le 3 février 2014, l’autre l’an prochain.

À trop vouloir tout contrôler, que ce soit son image ou l’enregistrement de ses chansons et à trop multiplier les démarches inédites, ce drôle d’animal finit cependant par devenir suspect. Tout cela ne ressemble-t-il pas un peu trop à une opération de buzz marketing bien ficelée ? Ce n’est pas l’impression que nous a laissée notre rencontre avec Fauve en novembre dernier, juste avant l’un de ses concerts. Alors que nous avions en tête une interview au format plutôt classique, c’est à une discussion informelle, conviviale et décontractée que nous avons participé avec une autre journaliste et plusieurs membres du corp qui ne sont jamais exprimés en tant qu’individus (nous n’avons d’ailleurs jamais su, avant de les revoir ensuite sur scène, qui était qui et qui faisait quoi au sein du groupe), mais toujours au nom du collectif. Entretien donc avec une bande de vieux frères à la fois idéalistes et les pieds bien sur terre, amateurs de bo bun et de barbec’ entre potes.

www.horsdoeuvre.fr : Comment s’est passée la préparation de votre premier album ? Avez-vous enregistré ce disque de la même façon que votre EP, ou avez-vous procédé autrement ?

FauveFauve  : Théoriquement, il n’y a pas vraiment de différences entre l’enregistrement de l’album et celui de l’EP. On ne s’est pas payés un studio, on l’a aussi enregistré nous-mêmes, dans une autre chambre un peu plus grande. Après, en terme de préparation, évidemment ce n’est pas le même état d’esprit, on a quand même fait un petit peu de chemin depuis l’EP. Mais on a décidé de garder la même manière, la même approche. En fait, c’est toujours un peu flippant d’aborder ce truc tout seul, quand tu n’as personne pour vraiment t’épauler. Comme on gère tout nous-mêmes de A à Z, le fait d’aller en studio, ça nous faisait un peu peur. Parce qu’on n’a jamais fait ça et qu’on se demandait si on allait y arriver, si l’on n’allait pas claquer deux semaines de studio pour aboutir à quelque chose qui ne nous plaît pas. On a donc joué la sécurité, tout en essayant d’améliorer un peu les choses. L’EP, il a vraiment été enregistré à l’arrache avec des amplis pourris, une carte son qui craquait, un logiciel piraté, un Mac qui ne marchait pas… Là on s’est quand même démerdés pour avoir du matériel à peu près correct et pour prendre un peu plus de temps, parce qu’à l’époque de l’EP, on avait nos boulots et on ne pouvait faire ça que la nuit. On s’est donc débrouillés pour faire un truc qui monte un peu d’un cran d’un point de vue purement technique, même si c’est loin d’être une prod électro ou hip hop de fou…Mais ce n’est pas notre but de toute façon.

HdO : Vous avez travaillé avec un producteur d’ailleurs ou…

Fauve  : On n’est pas du tout dans cette approche. Si on avait eu un pote producteur qui avait fait partie du corp… Mais ce n’est pas le cas. C’est notre ingé son live qui a réalisé l’album parce que c’est quelqu’un qui fait partie du collectif. Et c’est quelqu’un qui, objectivement, sait mieux faire ça que nous. Cela a apporté un plus, c’est sûr, on ne parlera pas de professionnalisation parce que ce n’est quand même pas le cas, on en est loin, mais au moins on avait quelqu’un qui savait gérer ça. Après, le fait de partir à l’envers : on veut sonner de cette façon là, on va donc chercher des albums qui sonnent comme ça, on aime bien la façon dont cet album a été produit, on va donc appeler le mec qui l’a produit,  c’est une logique de maison de disques. Nous, on fait avec les moyens du bord, on fait avec ce qu’on a. Pour que ce soit le plus vrai, le plus proche de nous, le plus naturel possible, on ne veut pas tricher.

HdO : En quittant vos boulots et en vous consacrant à 100 % à la musique, est-ce que cela n’a pas changé votre état d’esprit, votre façon d’écrire, de composer, ainsi que vos propos ?

Fauve : Sur ce premier album, je ne sais pas si tu vas vraiment le sentir. Ce disque, il va vraiment raconter les débuts de Fauve. Ce n’est pas une chronique mais on explique un peu ce qui s’est passé, c’est le seul truc qu’on sait faire : parler de nous, de ce qui nous touche, de ce qui nous entoure. Le premier extrait de l’album, « Voyou », c’est un morceau qui est quand même assez dur, assez sombre, et qui au final parle de Fauve de l’époque « Sainte-Anne », d’il y a deux ans. On parle donc de quelque chose que l’on ne vit plus aujourd’hui, certes, mais qu’on a encore en tête. Par ailleurs, on tend effectivement vers quelque chose de plus lumineux, vers la sortie du tunnel. Ce qui ne veut pas dire que cette sortie du tunnel est définitive et que l’on ne va pas y retourner à un moment donné !

HdO : Quand vous vous projetez dans l’avenir, est-ce que vous vous voyez toujours utiliser le spoken word ? C’est quelque chose qui vous colle à la peau ou vous êtes ouverts à d’autres styles, comme un retour à la mélodie par exemple ?

Fauve : Il n’y a aucune règle imposée dans tout ce qu’on fait, que ce soit la musique ou les vidéos. Si l’on a envie de faire un crescendo, un truc qui explose un peu, et que l’on trouve alors que le chant passe bien, on le fait. C’est vraiment en fonction du thème et du ressenti de la chanson. C’est pareil pour les rimes : on n’écrit pas pour faire des rimes, mais s’il y en a qui passent bien, on les garde, c’est naturel, spontané. Finalement, le spoken word et toute la forme qui va avec, c’est venu parce qu’on avait besoin justement de se libérer des contraintes et qu’on ne voulait pas de règles. Et comme il n’y a pas de règles, cela veut dire que l’on peut se remettre à chanter si ça nous plaît. On peut très bien faire un deuxième album avec des mélodies, du rap ou n’importe quoi d’autre. La forme est importante pour nous, bien sûr, mais il faut qu’elle aille dans le sens de ce que l’on veut exprimer. Le spoken word nous permet ainsi de mettre des mots justes et précis sur ce que l’on ressent.

HdO : Est-ce que vous envisageriez de politiser par la suite un peu plus vos propos ou ce n’est pas du tout votre créneau ?

Fauve : Non. Évidemment, chacun d’entre nous a des idées politiques, qui peuvent être similaires ou divergentes selon les sujets, mais très honnêtement, ce n’est pas pour cela que l’on fait ce projet à la base. Dans Fauve, il n’y a pas vraiment de message, il n’y a pas de message du tout, on ne cherche pas à communiquer quoi que ce soit aux gens ; nous on expulse ça parce que ça nous fait du bien. Ensuite, les gens peuvent nous rejoindre, assister au truc et aussi participer. Fauve c’est un trip assez égoïste à la base, la politique, ce n’est vraiment pas notre propos. On n’a aucune envie de dénoncer, de faire évoluer ou de remettre en cause la société dans laquelle on vit. Ce que l’on veut, c’est ne pas subir, rester actif, réussir à faire quelque chose, réussir à être heureux, non pas en changeant de cadre mais au sein de  ce cadre. Il n’y pas d’engagement politique, c’est plus de la résistance.

HdO : On ne vous verra pas alors, par exemple, dans des festivals défendant telle ou telle cause ? 

FauveFauve : Il y a peu de chances, oui.  Après tout dépend comment les choses sont présentées, mais ce qui est sûr, c’est que l’on ne se fera pas récupérer politiquement. On nous a déjà proposé de jouer pour une association humanitaire, mais ce n’est pas notre combat, même si ça nous touche. On peut s’engager personnellement, en tant qu’individu, mais pas avec Fauve, ce n’est pas le bon véhicule pour ça. Il y a d’autres véhicules dans nos vies qui sont plus adaptés pour aider, pour agir dans ce domaine-là.

HdO : Vous pouvez refuser, en tant que groupe, de vous engager politiquement, mais parler cependant politique dans vos textes ?

Fauve :  Pour te donner un exemple, on pourrait très bien écrire demain une chanson racontant l’histoire d’un chômeur, ce qu’il subit, mais ce sera à travers les yeux de Fauve, ce que l’on peut ressentir. Ce ne sera pas politisé, ce sera plus un vécu.

HdO : Si vous ne véhiculez pas de message, que cherchez-vous alors à transmettre ?

Fauve : Rien. Après si les gens sont là et que l’on peut partager ce que l’on raconte, c’est cool, mais en vrai on ne leur transmet rien, on ne leur ordonne rien. Il y a ce ton conversationnel dans Fauve, beaucoup de « tu » qui sont employés : en fait on se parle à nous-mêmes, on parle à quelqu’un de notre entourage très clairement identifié. C’est pour ça que l’on a halluciné que tout soit repris et que tout le monde se soit approprié le truc. Nous on se parle à nous-mêmes et à nos proches.

HdO : Il y a pourtant chez vous une espèce de philosophie anti-défaitiste qui pourrait s’adresser à tous ; vous n’avez pas envie que cela touche d’autres gens ?

Fauve : Fauve initialement, c’est un exutoire : si l’on commence à réfléchir aux autres personnes, si l’on doit réfléchir à la façon dont nos propos vont être interprétés, le projet est donc compromis. Tu parles de philosophie, mais en fait Fauve, c’est à peu près l’inverse de ce qu’est censée être la philosophie ; il n’y a pas de pensée, pas de recherche de vérité ; c’est du sentiment, c’est presque le contraire de la réflexion. C’est plutôt : voilà ce qu’on ressent, voilà ce qu’on vit. Le côté anti-défaitiste, c’est plus un mantra, un but à atteindre, un idéal.

HdO : Comment gérez-vous toute cette effervescence médiatique autour de vous et l’emballement du public pour votre musique ?

Fauve : À l’arrache, comme ça vient, on ne gère pas. Comment tu voudrais gérer, toi ? Ce qui a été le plus compliqué pour nous en fait, c’est l’emballement médiatique qui nous a fait un peu flipper. C’est peut-être la chose la plus bizarre qui nous soit arrivée. Les gros médias, on a eu du mal à y aller, on ne se sentait pas légitimes du tout, notre projet n’était pas assez mûr. On n’avait pas envie de faire exploser le truc en plein vol, de refléter une image qui n’est pas la nôtre. On a eu un peu peur que ça nous échappe. Sauf que l’on a eu beau ne pas vouloir parler aux médias, eux ont quand même parlé de nous et ce qu’ils ont pu raconter n’a pas forcément grand-chose à voir avec ce que l’on veut exprimer à travers notre projet. On s’est donc dit que l’on allait de nouveau parler aux médias et prendre le temps d’expliquer ce que l’on fait, pour éviter ensuite qu’ils racontent n’importe quoi parce qu’ils n’ont rien à dire. « Le phénomène Fauve », « C’est la folie, les salles de concert se remplissent en deux secondes » : ce genre de propos, ça nous gêne vachement, ce n’est pas cela que l’on veut dire avec Fauve. Il y a autre chose que l’on veut exprimer.

FauveDu côté du public, on prend les choses de la même façon qu’auparavant, lorsqu’il n’y avait que deux personnes qui s’intéressaient à nous. On reçoit beaucoup de mails et c’est un peu compliqué, au niveau matériel et timing, d’y répondre, mais on le fait quand même ; on y passe beaucoup de temps parce que répondre aux gens, c’est hyper important pour nous. Facebook, c’est un peu la maison, on y publie des posts, les gens y répondent, nous aussi on répond, on est actifs là-dessus. Il y a aussi des gens qui viennent vers nous après les concerts, à titre purement personnel, juste parce que ça leur fait plaisir et ça nous touche aussi parce que là, tu es dans un vrai échange, tu es d’égal à égal, alors que quand tu es face à un média…Ce sont quand même des gens qui ont un certain pouvoir. C’est pour cette raison que l’on fait un peu plus attention au niveau des médias désormais.

HdO : Parce que notre site parle aussi de bons petits plats et de bons restaurants, nous aurions voulu connaître le nom des restaurants où vous aimez manger ?

Fauve : Il y a un restaurant vietnamien où l’on va souvent, je ne sais même pas s’il a un nom, il n’a pas de nom en fait, c’est rue Volta, dans le 3è arrondissement de Paris, à côté de chez l’un des membres du corp. C’est un restau qui ne fait que deux plats : des bo buns et des soupes pho. C’est un lieu minuscule, où l’on peut être maximum dix ou douze personnes entassées, c’est vraiment à la cool, hyper bon, avec pleins d’épices et de saveurs, et ce n’est pas cher.

HdO : Et quel plat ou quelle boisson s’accorderait le mieux avec votre musique ?

Fauve : Ce serait un repas hyper convivial avec les amis, tous les gens qui ont envie de participer, ce serait un barbec’ entre potes, avec de la bouffe que tout le monde va kiffer, le truc de grand-mère que l’on mange tous ensemble autour de la table avec la famille. Ce qui est important en fait, ce n’est pas tant ce que tu manges, c’est comment tu le manges, l’ambiance dans laquelle tu le manges. La démarche de Fauve est plus importante que le résultat, et là c’est pareil.

 Fauvecorp.com

Retrouvez sur la page Facebook du collectif toutes les dates de sa tournée.

Vieux Frères – Partie 1 : Sortie nationale le 03/02/14. Partie 2 : février 2015.

 

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