Gérard chante Manset

J’ai rencontré Manset dans ma prime jeunesse et depuis on ne s’est pas beaucoup quittés. Je pourrais évoquer des heures sa discographie. Il est pour moi un chanteur plus intime que les autres, l’une de ces voix qu’on ressent régulièrement le besoin d’écouter, dans le recueillement, comme pour se retrouver soi-même et se sentir tout-à-fait en phase avec sa vie, même si ce qu’il raconte n’est pas toujours très marrant.

Depuis les années 90, où ses apparitions se sont raréfiées, j’ai suivi avec ferveur chacune de ses sorties d’albums. Je les ai presque tous trouvés superbes, maniant avec une pleine maîtrise ces thématiques immuables qui le caractérisent : la disparition, le souvenir, une absence radicale d’espoir et pourtant la résurrection quasi-magique de moments appartenant à un passé idéalisé jusqu’à l’épure. Dans un réflexe d’auto-défense plutôt sain face à un auteur aussi dangereux, je me suis quelquefois foutu de lui… mais jamais en le reniant, sachant bien que chez Manset, la facilité est toujours forme, moyen d’indiquer – quelque part dans la brume – une vérité plus profonde, la clef d’un fait humain.

Et voilà qu’à l’occasion d’un changement de label, on voit paraître cet objet, étrange à force de proposer un programme conventionnel. On imagine facilement n’importe lequel de nos chanteurs revisiter son répertoire sur ce genre de recueils tardifs, sollicitant au passage l’approbation des – plus ou moins – jeunes générations. Mais de la part de Manset, cela surprend, tant il s’est lui-même dépeint comme un être voyageant en solitaire, « à l’écart des connards », etc.

Manset - Un oiseau s’est posé Avant la sortie, on nous appâte avec dEUS, groupe que j’ai adoré fut un temps, mais qui me semble un peu en panne. Les voici, en grande pompe sur France Inter, reprenant Animal On Est Mal, premier 45 tours et premier classique du maître, illustration fulgurante d’une pop française de la fin des sixties qui compte peu de réussites du même acabit. Leur version est scolaire, désincarnée, terriblement sage et Manset y apparaît comme égaré, ânonnant sans le comprendre le texte naïf d’un jeune homme qu’il n’est plus. De quoi attendre le pire de cet exercice…

Le pire ne s’est pas produit. D’abord parce qu’on ne parle pas de n’importe quelles chansons : sans proposer un « best-of » convenu, Manset a effectué une sélection à la fois emblématique et personnelle des titres qu’il souhaitait revisiter. On y trouve quelques-uns de ses grands classiques, mais aussi des morceaux moins fréquemment cités, comme Le Train du Soir ou Manteau jaune, écrit pour Raphaël, et un inédit, qui donne son titre au recueil. La plupart comptent parmi ses plus grandes chansons et le seul fait de les réentendre est en soi un plaisir.

D’autre part, même s’il on a pu insister sur la présence d’invités, il s’agit avant tout d’un exercice de relecture de ses propres titres par Manset lui-même, entouré de sa garde rapprochée (le guitariste David Woodshill et le bassiste Didier Batard, qui l’accompagnent depuis les années 70). Il n’y a finalement que quatre morceaux où des invités partagent l’affiche et – à l’exception de dEUS – leurs interventions sont plutôt discrètes. On retrouve donc sur chaque titre cette voix et ce son caractéristiques qui habitent depuis toujours sa musique, mis au service d’une nouvelle approche qui a quelque chose d’assez singulier. En effet, Manset est célèbre pour ne s’être jamais produit sur scène. Il bénéficie donc d’un recul inhabituel par rapport à ses créations, auxquelles il est capable d’apporter un regard nouveau sans les dénaturer, manifestant un plaisir communicatif à retrouver ses mots et ses mélodies.

Face aux meilleures réussites du disque (Comme un guerrier, Le Pont ou Genre humain, magnifique morceau de son précédent album…), on songe à la série des American Records de Johnny Cash : on y retrouve en effet la même recherche d’un certain dépouillement et ce même genre d’interprétation « réincarnée », où un homme mûr s’approprie pleinement des textes écrits par quelqu’un de plus jeune, semblant nourrir de son expérience chaque phrase. A ce titre, la version de Celui qui marche devant, accompagnée d’interventions homéopathiques d’Axel Bauer, est particulièrement remarquable : ce long morceau qui figurait sur l’un de ses premiers et plus introuvables albums (Long Long Chemin, sorti en 1972 et jamais réédité en CD) retrouve, arrangé comme une ballade folk toute simple, une efficace atemporalité et son texte – une série d’observations énigmatiques sur une relation ancienne, traitée comme un voyage vers l’inconnu – n’a plus la même résonance, chanté par un homme de plus de 70 ans. Il semble gagner en profondeur, serti dans ce nouvel écrin.

manset-animalD’autres morceaux surprennent par un léger décalage, un pas de côté plus ou moins prononcé qui leur fait prendre une autre dimension. Sur Lumières, la guitare prend le pas sur le piano, et la chorale d’enfants qui caractérisait la version précédente est coupée lors des premières minutes, avant de faire une discrète mais émouvante réapparition à la fin du morceau. Une clarinette donne à Entrez dans le rêve un climat onirique et distancié, tranchant avec la froideur mécanique originelle. Les flûtes et binious accompagnant Deux voiles blanches rappellent un peu les versions de Santiano et Le jour où le bateau viendra, réenregistrées par Hugues Aufray dans les années 90… ils donnent un côté un peu ringard, un peu chanson populaire à ce morceau issu d’un des albums les plus austères de Manset (Prisonnier de l’inutile) qui déroute et séduit finalement.

Il n’y a pas de vraie faute de goût. On reprochera un peu de facilité à l’adaptation anglaise d’Il voyage en solitaire, manière de fuir un problème tenace : ce tube naïf au milieu d’une discographie bizarre et exigeante. On regrettera que Manteau rouge – texte extraordinaire et implacable sur la terreur communiste dans le Sud-Est asiatique – n’ait pas été totalement dépouillé de ses sonorités eighties, ou que Matrice manque d’intentions neuves. On préférera fatalement tel morceau à tel autre (j’aimerais que quelqu’un m’explique un jour La ballade des échinodermes…).

Reste que ce disque est un excellent Manset, et peut constituer une bonne introduction à qui découvrirait son univers aujourd’hui. A défaut d’espérer l’entendre un jour sur scène, on souhaite – comme pour Johnny Cash – que l’exercice soit renouvelé le plus souvent possible et que d’autres titres absents du recueil (allez… Camion bâché, Que deviens-tu, Y’a une route, Tristes tropiques, Jeanne…) fassent l’objet du même traitement.

Je terminerai néanmoins cette chronique par un problème tout-à-fait personnel que me pose l’une des chansons du disque : Cover me with Flowers of Mauve… Aidé par un certain Paul Breslin, Manset ne s’est pas contenté d’adapter Il voyage en solitaire en anglais, mais il s’est aussi attaqué à Élégie Funèbre, cette espèce de requiem psychédélique, sublime et traumatisant, qui concluait La Mort d’Orion. Et c’est très beau : on y entend Mark Lannegan donner la réplique au chanteur d’une voix particulièrement crépusculaire, sur des arrangements simplifiés, moins délirants mais sans doute plus éloquents que la version originale. Mon problème, c’est que j’avais déjà traduit cette chanson en anglais et que je comptais l’interpréter un jour… Je n’ai plus qu’à traduire une autre chanson. Merci Manset !

4 avis pour “Gérard chante Manset

  • 10/07/2014

    « Un jour », Boris. Ce n’est pas de la procrastination, et peu importe les nombreuses excellentes raisons. Si ce n’est pas « aujourd’hui », il faut au moins se dire « demain ». Bon, et maintenant, tu n’as plus qu’à partager ta traduction sur HDO. Ne serait-ce que pour moi, parce que j’adore comparer les traductions, les intentions, les supposées trahisons… Et puis j’attends… tu sais quoi !

  • 19/06/2014

    Bravo pour l’article !
    Etonnant de voir combien les titres préférés de chacun sont différents en fonction des personnes sur cet album.

    Pour les échinodermes, il me semble que Manset explique que l’Homme n’est pas au dessus des autres êtres vivants malgré ce que ce dernier pense, et qu’à l’approche de la « fin du monde », il va s’en rendre compte.

  • 14/06/2014

    Très bon article je partage ton sentiment sur l’ensemble de l’album avec quelques petites nuences

    Amitiés à toi.

  • 15/05/2014

    excellent article; on sent le fan inconditionnel!
    Je suis en train d’écouter l’album et je partage ton jugement mais je trouve que sa voix a terriblement vieilli… Il reste les textes que l’on apprécie encore plus avec ces arrangements dépouillés.
    Je n’ai hélas pas de réponse concernant le mystère des échinodermes!
    vivement le volume 2 pour ses 80 ans -(tu l’a un peu vieilli il n’a que 69 ans et à cet age la ça compte…)

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