Emitt Rhodes : the One Man Beatles | Le grenier d’HdO #3

« All the lonely people / Where do they all come from? / All the lonely people / Where do they all belong? »* questionnait Paul McCartney dans Eleanor Rigby. Jamais question n’a semblé mieux correspondre au curieux destin d’Emitt Rhodes, auteur-compositeur-interprète américain surdoué dont la carrière prometteuse s’évapora dans les volutes du début des seventies. Pourtant, certains se souviennent peut-être de The Merry-Go-Round, l’un de ces bons petits groupes de psychedelic pop comme il en fleurissait alors un peu partout sur les trottoirs de Los Angeles.

Créé en 1966, comète éphémère et mélodique, The Merry-Go-Round capte l’air du temps, fortement influencé par ce qui se passait alors outre-Atlantique. Porté par les compositions inspirées de leur tout jeune chanteur, Emitt Rhodes, car c’est bien lui, 16 ans au compteur. Le groupe signe avec A&M Records et se classe même au Top 100 avec l’ultra Beatlesien Live. Las ! Le boomer, déjà à l’époque, est ingrat, et leur second single, le somptueux You’re A Very Lovely Woman, ne renouvelle pas l’exploit. Il n’en faudra pas plus pour que l’aventure s’arrête là, pour le groupe en tout cas.

Now I’m standing with back to the wall
Waiting, praying the ceiling don’t fall 
(With My Face On The Floor – 1970)

Compositeur et multi-instrumentiste génial, capable d’imiter aussi bien la voix de Paul McCartney que celle de John Lennon, accessoirement jeune et séduisant, Emitt Rhodes se voit proposer un contrat prometteur par ABC/Dunhill Records avec plusieurs albums à la clef. Un véritable conte de fées ? Que nenni. Sur les belles galettes de vinyle noir d’Emitt, point de pommes, ou alors empoisonnées.

Son premier album, éponyme, est pourtant un succès. Et sur des titres comme Somebody Made For Me, Promises I’ve Made ou Long Time No See, on doit se pincer pour y croire tant l’on croit entendre l’une de ces mélodies, tour à tour enjouées ou mélancoliques, mais toujours élégantes, qui firent le succès des Fab Four. On est pourtant loin du plagiat, Rhodes a trop de talent pour cela. L’ensemble, cohérent, est superbement produit et arrangé, et la voix, dédoublée en chœurs frissonnants, laissait même espérer une collaboration avec ses glorieux aînés.

Coup de théâtre : la maison de disques, par l’odeur du succès alléché, décide de sortir, obligation contractuelle en sus, American Dream, sorte de compilation, ou d’anthologie, des « meilleures » compositions d’Emitt Rhodes entre 1967, date officielle de la dissolution de The Merry-Go-Round, et 1969. Rétrospectivement, l’ensemble, d’où émergent quelques pépites comme Come Ride Come Ride ou The Man He Was, entre autres, enchante. A l’époque, il ne fit que prêter à confusion.

Passing dreams too quickly fade
All are lost when we awake »

(Farewell to Paradise – 1973)

Rhodes, perfectionniste, continue de travailler d’arrache-pied, enregistrant et travaillant seul instruments et voix jusqu’à ce qu’il soit satisfait du résultat. Dès Mirror, son 3ème (ou 2ème, on ne sait plus) album studio, insensiblement, son songwriting évolue. La gaîté de la jeunesse semble l’avoir quitté et paradoxalement, ce pionnier du home studio s’écarte peu à peu de ses modèles affichés. Mais là où Harry Nilsson, lui-aussi souvent comparé aux Beatles**, réussira à imposer son style délicat, Rhodes, peut-être trop fragile, ou trop rêveur, perd peu à peu pied.

Et comment en serait-il autrement ? Son label, auquel il s’était engagé à livrer un nouvel album tous les six mois (!!), lui réclame 50 000 dollars de dommages et intérêts. Le cynisme de la démarche laisse pantois mais le résultat est là. A 21 ans, ruiné et quitté par sa femme qui emporte ses enfants sous le bras, Emitt Rhodes est un homme brisé ; le titre de son dernier album de l’époque, Farewell To Paradise, sonne désormais comme une prémonition.

Emitt Rhodes continue à écrire, à enregistrer, mais il est comme tétanisé – aujourd’hui, on parlerait de choc post-traumatique -, et ne bouge presque plus de chez lui et de la rue qui l’a vu naître. Le manège ralentit, les murs se rapprochent, oscillent encore un peu, puis le temps se fige, engluant lentement son sens de l’humour un peu triste et sa lucidité toujours intacte. Peu à peu, bien que travaillant encore, il s’oublie.

« Some came to cry and some came to laugh the day he passed away
He’s really not dead, he’s just taking a nap, I heard somebody say »

(The Man He Was – 1970)

L’histoire aurait pu s’arrêter là si le réalisateur Wes Anderson n’avait employé sa chanson Lullabye dans « La Famille Tenenbaum » (2001) et si quelques fans n’avaient eu cesse de partir à sa recherche. Le reste de l’histoire, c’est Cossimo Messeri qui le raconte le mieux dans son film de 2009, « The One Man Beatles » pressenti alors pour le prix David Di Donatello du meilleur documentaire.

En 2016, Emitt Rhodes sort son ultime et unique opus depuis 1973, le crépusculaire et habité Rainbow Ends, unanimement salué par l’ensemble de la critique anglo-saxonne. De cet album, je ne dirais rien ou presque, sinon qu’il ressemble au visage d’Emitt sur la pochette, les yeux clos, souriant comme pour mieux cacher ses larmes.

Il décédera dans son sommeil le 20 juillet 2020, entouré de ses proches et désormais reconnu : « Somewhere, over the rainbow ».

The Emitt Rhodes Recordings – 1969 – 1973
Coffret 2 Cds – Avril 2023

*Pour une traduction littérale, et forcément réductrice, du beau texte de Paul McCartney, demandez donc à une IA, non, je plaisante…
** Fin connaisseur et admirateur du groupe, Harry Nilsson deviendra ami et compagnon de studio de John Lennon qui produira son album Pussy Cats (1974)

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