Ecrit le 6 juillet 2012 par

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Interview Jonathan Coe

De passage à Paris, le célèbre romancier britannique Jonathan Coe, auteur, entre autres, de Testament à l’anglaise et de La Vie très privée de Mr Sim, nous a accordé une interview. L’occasion de revenir avec lui sur l’ensemble de son œuvre, ainsi que sur des thématiques comme la quête identitaire, le chaos de l’existence, l’humour, le nonsense, la création littéraire, les dangers d’Internet… Very British indeed !

- L’interview Jonathan Coe  au format PDF ici -

HdO : Dans votre livre Death by Naturalism, vous faites remarquer qu’ « en France, ils aiment les idées abstraites autant que nous, Anglais, nous nous en méfions »… Nous nous garderons d’approuver, mais il est certain que vous êtes un grand conteur, aussi sentez-vous libre de nous « raconter des histoires » en guise de réponse.

Jonathan Coe : Voilà qui est une bonne idée ! Quelqu’un m’a d’ailleurs raconté récemment cette blague… Un Anglais suggère une idée à un Français. Le Français répond : « Dans les faits, c’est une très bonne idée mais qu’est-ce que ça donne en théorie ? »

HdO : C’est en effet très français ! Désaccords imparfaits et La Vie très privée de Mr Sim ont été publiés récemment en France. Ce roman et ces nouvelles relèvent d’un travail très différent et vous avez dit n’être pas forcément très à l’aise avec le format court…

J. Coe : Je ne sais pas si « à l’aise » est le mot, je pense juste que l’écriture romanesque me convient mieux. Je suis un écrivain assez « paresseux », donc je réfléchis longtemps à l’histoire avant de commencer à écrire : il m’est difficile d’installer mes personnages en une vingtaine de pages… En outre, ma logique narrative tend à être assez compliquée : les intrigues s’enchevêtrent et ne peuvent s’épanouir qu’à travers le roman… D’ailleurs, pour l’une des nouvelles de Désaccords imparfaits, Version originale – dont il existe d’ailleurs une version un peu plus longue –, j’ai commencé à écrire de plus en plus, à imaginer de plus en plus de personnages, alors que je devais me cantonner à un format court. C’était difficile pour moi d’arrêter…

HDO : Dans Désaccords imparfaits (particulièrement dans Le Journal d’une obsession), dans Mr Sim et peut-être dans l’ensemble de votre œuvre, les obsessions et le thème de la quête semblent revêtir une importance majeure…

J Coe : Je ne crois pas être quelqu’un de particulièrement obsessionnel. En revanche, la quête est au cœur de mon œuvre, c’est vrai. Il faut dire que c’est un bon procédé narratif pour construire un roman, cela lui donne une vraie dimension logique. Dans La Vie très privée de Mr Sim, il est question d’un homme ordinaire qui parcourt le pays en voiture, un périple qui aurait pu être terne et ennuyeux, mais il lui arrive toutes sortes de choses extraordinaires. Et là réside la quête, justement… Et puis tout le monde n’est-il pas prisonnier de certains comportements et le grand défi de l’existence n’est-il pas de s’en libérer ? C’est vrai pour moi comme pour la plupart des gens, me semble-t-il. Les gens que j’admire le plus sont ceux qui sont capables d’avoir une grande liberté d’action. Au contraire, ceux dont je parle dans mes romans sont le plus souvent “improductifs”. Je me trouve d’ailleurs assez « ennuyeux » moi-même, très « prévisible », je ne prends pas part à la société qui produit, qui court… Peut-être est-ce un sujet qui revient souvent dans mes livres, parce que les écrivains écrivent à propos d’eux-mêmes, même s’ils tentent de se déguiser (rires…).

HDO : Dans la vie de vos personnages, c’est souvent le chaos le plus complet, tandis que vos romans se révèlent très construits, très maîtrisés…

J. Coe : Je crois que j’ai vraiment conscience de la nature chaotique de notre existence, aussi mystérieuse et inexplicable soit-elle. Je remarque d’ailleurs que j’emploie de plus en plus le mot « mystérieux », je me demande ce que cela veut dire (sourire)… Voilà pourquoi, quand j’écris, je crois que je cherche à établir une structure, une ossature solide, rassurante, qui est pour moi un moyen de mettre le chaos à distance… J’ai commencé à réfléchir plus profondément à tout cela en travaillant à la biographie de B. S. Johnson, car il était véritablement obsédé par ce conflit entre le chaos de l’existence et le cadre imposé par l’écriture : il y voyait une forme de malhonnêteté. En même temps, en tant qu’écrivain, en tant que créateur, en tant que romancier, il ne pouvait pas faire autrement… et il se détestait à cause de ça. Pour ma part, je me suis fait à l’idée qu’on ne peut pas enfermer la vie à l’intérieur d’un roman : de ce dernier naît forcément une réalité alternative… Pendant que j’écrivais Mr Sim, j’ai d’ailleurs réalisé que, de nos jours, la plupart des gens cherchent à échapper aux problèmes de la vie réelle par le biais d’Internet, tout comme ils le font en lisant un livre, même si nous donnons plus de valeur au support littéraire… C’est de toute façon une alternative au réel

HDO : À vous entendre, on pense à Calderón et à sa pièce La vie est un songe… Mais sur Internet, contrairement aux livres, le rêve peut se transformer en un cauchemar où l’on ne contrôle plus rien. Le lecteur, en revanche, reste propriétaire de son imagination et participe au processus créatif, d’une certaine façon…

J. Coe : Vous croyez ? Il est vrai que de plus en plus de lecteurs refusent de se soumettre à la volonté de l’écrivain, alors que c’est lui qui tient les rênes ! La structure de mes livres est complexe, donc directive. Or, si certains lecteurs aiment s’abandonner, d’autres considèrent le livre comme le fruit d’un échange démocratique. C’est un modèle d’écriture radicalement différent de ce qui avait cours jusque-là… Beaucoup de gens attendent d’un livre qu’il leur permette de donner leur avis, d’où les groupes de discussion, les commentaires, les gens qui vous écrivent via votre site Internet. L’auteur roi – le deus ex machina – semble de plus en plus difficile à accepter par les lecteurs… Je ne sais pas si l’auteur « tout-puissant » existe encore.

HdO : Est-ce pour cela qu’à la fin de Mr Sim, l’écrivain, c’est-à-dire vous, apparaît et fait usage de son pouvoir de vie et de mort sur les personnages ?

J. Coe : Oui, absolument ! L’idée de ce chapitre m’est venue car je recevais très souvent des lettres de lecteurs, me demandant ce qui arrivait à Robert et Sarah, les personnages principaux de La Maison du sommeil, à la fin du roman… J’ai trouvé la question très étrange, puisque je n’en n’avais aucune idée : le livre était fini ! Les lecteurs ont le droit de l’imaginer, je pourrais imaginer la suite si je le voulais, mais JE ne le veux pas et je choisis de ne pas le faire. Dans La Vie très privée de Mr Sim, je voulais que ce soit clair : quoi qu’il se passe, l’histoire est finie. Rien n’arrivera plus après, puisque l’auteur a décidé que c’était fini (rires)… Si j’arrête d’y penser, Maxwell Sim disparaît ! C’est particulièrement malencontreux pour lui, mais c’est ce qui vous attend lorsque vous êtes un personnage de fiction (rires…) !

HdO : Vous avez dit ne pas aimer les super-héros, ceux qui ne doutent jamais…

J. Coe : En fait, je trouve difficile d’écrire sur eux. Vous savez, j’ai écrit neuf romans – dix si vous comptez la biographie consacrée à B. S. Johnson – et tous mes personnages sont assaillis de doutes, rongés par des conflits intérieurs, trouvent difficile d’agir et lorsque, enfin, il s’y décident, ils font des erreurs et se haïssent à cause de cela. Au fond, ces traits de caractère me fascinent et je me sens proche de ces personnages. Vous ne trouverez pas beaucoup d’hommes et de femmes d’action dans mes livres…

HdO : Les Winshaw [NDLR : l’horrible famille de nantis plus dégénérés les uns que les autres de Testament à l’anglaise], peut-être ?

J. Coe : Oui… mais quand il le sont, il se trouve que ce sont des salauds (rires…) !

HdO : Le sens de l’absurde et l’humour sont partout dans vos livres. Êtes-vous d’accord avec cet aphorisme qui dit que « l’humour est la politesse du désespoir » ?

J. Coe : Oui, absolument ! Il y a une vraie tradition de l’absurde en Angleterre et en Irlande… D’ailleurs, l’absurde est très présent dans Mr Sim, la relation qu’il entretient avec son GPS par exemple. Se concentrer sur la face absurde de la réalité est une façon très enrichissante de l’appréhender… Le plus grand roman absurde anglais est probablement Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll, mais les Anglais l’ont relégué au rang de conte pour enfants, alors que ce livre a surtout pour effet de les terrifier. Une autre de mes sources d’inspiration pour Mr Sim a été Flann O’Brien, un écrivain irlandais. Dans l’un de ses romans, The Third Policeman, un homme tombe amoureux de sa bicyclette… C’est ce qui m’a inspiré la romance de Max avec son GPS. Il y a également cet auteur de théâtre britannique, N. F. Simpson, très célèbre dans les années 1950 et 1960 pour ses pièces parfaitement absurdes. Il a malheureusement été un peu oublié, car il ne collait pas avec la vague réaliste et l’engagement politique qui se sont emparés du théâtre britannique. Je me considère aussi, d’une certaine façon, comme le disciple de l’hilarant David Nobbes et de son livre La Vie de Reginald Perrin. Son héros, Reginald Perrin est un businessman en pleine crise de la quarantaine qui perd la maîtrise du langage et s’adonne au pire nonsense. J’ai encore plus d’affection pour Nobbes parce qu’il écrivait également pour la télévision. Or, dans l’establishment culturel – même en Angleterre –, il est de bon ton de penser qu’on ne peut pas être à la fois drôle et bon auteur… David Nobbes ignore ce type de hiérarchisation ; il a acquis une certaine célébrité, mais je crois que ses livres ne sont pas reconnus à leur juste valeur. Mais pour en revenir à la question : oui, l’humour est définitivement une manière de mettre à distance le chaos de la réalité, de ne pas désespérer, de trouver un moyen de s’en accommoder par le rire…

HdO : Un rire qui flirte souvent chez vous avec l’horrible…

J. Coe : Je crois que dans Testament à l’anglaise, par exemple, l’horreur et l’humour sont poussés à leur paroxysme et ne sont jamais très éloignés l’une de l’autre. Il y a cependant des lignes de démarcation claires entre certains moments vraiment abominables et d’autres très drôles. La première fois que j’ai fait une lecture de ce livre en Allemagne, les organisateurs m’ont suggéré de lire le passage sur la ferme d’élevage intensif de poulets, avec toute la cruauté qui en découle. Je n’étais pas sûr que ce soit une bonne idée, c’est le moins qu’on puisse dire. Les gens s’attendaient à rire de bon cœur et quand j’en suis arrivé à ce passage, ils étaient horrifiés… J’ai alors vraiment réalisé que tout n’était pas drôle dans ce livre (rires…).

HdO : Entre vérité et mensonges, où situez-vous votre œuvre ?

J. Coe : Nulle part, parce que la fiction abolit la distinction entre vérité et mensonge, ce que B. S. Johnson n’a jamais vraiment admis. Dans une fiction, vous racontez des mensonges pour atteindre la vérité. Grâce à ce merveilleux – et libérateur – contrat passé entre le lecteur et l’écrivain, ce dernier jouit d’une grande liberté, puisque le lecteur sait que tout ce qui est raconté n’est pas vrai… Nous voilà libres d’inventer ce qui nous plaît ! La façon la plus malhonnête d’écrire, à mon avis, est l’écriture qui se veut « réaliste », « non fictionnelle ». Les gens prétendent dire la vérité, s’en persuadent, mais en fait on ne peut jamais être sûr que c’est vrai. Au moins, dans une œuvre de fiction, vous pouvez être certain que tout n’est que mensonges. Voilà qui clarifie la situation !

Hdo : La musique occupe une place importante dans vos livres. Êtes-vous vous-même musicien ?

J. Coe : Un musicien amateur, plutôt… Mais je crois qu’il existe de vraies similitudes entre la musique que j’écoute et le type de livres que j’écris. Quand j’ai écrit The Rotter’s Club [NDLR : Bienvenue au club], par exemple, j’ai choisi le titre d’après une chanson de Hatfield and the North. J’aimais la sonorité du titre, mais je voulais surtout me référer à un style de musique des années 1970 vraiment très anglais, dans tous les sens du terme (rires…). Enfin, un type de musique à la fois expérimental mais en même temps très accessible. C’est d’ailleurs en suivant la même démarche que j’ai écrit mon livre : j’ai essayé de prendre des risques, j’expérimente des formes inédites. Néanmoins, je reste un conteur et je voulais que mon livre reste facile à lire. Si des gens me disaient qu’ils ont trouvé mon livre difficile à lire, je me dirais que j’ai échoué… Je veux que mes livres donnent du plaisir. Mieux : pour moi, l’art, quel qu’il soit, doit donner du plaisir ! Le plaisir vient en premier, il est au cœur de l’art.

HdO : Arrivé à ce moment de votre carrière, éprouvez-vous encore des doutes ?

J. Coe : Je suis toujours très étonné lorsque j’entends des écrivains dire que l’écriture est une véritable souffrance, un supplice équivalant à de l’escalade en haute montagne, ce genre de choses. Pour moi, écrire des romans est une chose facile, très confortable, même. J’ai surtout la terreur de me répéter, d’écrire deux fois le même livre. Ça devient de plus en plus difficile, car cela fait maintenant longtemps que j’écris. Bien sûr, on peut dire qu’un écrivain, d’une certaine façon, écrit toujours le même roman, mais je tiens à conserver une forme de créativité dans l’intrigue, dans la forme. De ce fait, le processus d’écriture se fait plus lent avec les années, un livre peut me prendre trois ans… Le processus de maturation prend du temps, pourtant j’écris assez vite. Les bons jours, je peux écrire cinq ou six pages, mais il n’y en a pas tant que ça, de bons jours… Cinq ou six mots, c’est plutôt la règle (rires…). Flaubert disait qu’une phrase par jour équivaut à une bonne journée de travail, je trouve qu’il n’y a rien de plus approprié !

Hdo: Quels conseils donneriez-vous à ceux qui veulent écrire, à tous ceux qui prennent la littérature vraiment au sérieux ?

J. Coe : Que les temps sont durs pour les écrivains, car les maisons d’édition – ou plutôt le business de l’édition – sont en crise. Tout le monde a peur de l’e-book, de la remise en cause du modèle économique traditionnel en raison de la proéminence d’Internet, etc. Bien sûr, il permet à de plus en plus d’auteurs de s’autopublier, mais comme je le disais précédemment, les rapports lecteurs / écrivains ont changé. Le Web a généré une sorte de tour de Babel faite de mots qui grandit chaque jour, le sol sous nos pieds a perdu de sa solidité. J’ai passé beaucoup de temps sur le Net, mais je finis par m’y ennuyer, ce n’est plus qu’une sorte d’habitude. Au fond, je crois que rien de vraiment intéressant n’a été, pour l’heure, écrit grâce à ce support. Et je crois qu’on a de plus en plus besoin de la littérature ! Il est temps de retrouver Flaubert, Thomas Mann, Melville, pour se souvenir qu’il existe un autre mode d’écriture, non participatif, dégagé de ces liens immanents et permanents, un monde où l’auteur prend le dessus. On pourrait se sentir coupable de penser ça, mais je crois que le moment est venu de s’abandonner aux auteurs, de baisser la garde…

HdO : Cette interview sera diffusée sur Internet… Merci d’avoir accepté !

J. Coe : Oui, c’est vrai (rires…) !

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Lire aussi : l’article d’Élise Guillon

En guise de bibliographie :

Les Nains de la mort, 1990
Testament à l’anglaise, 1994
Bienvenue au club, 2001
Le Cercle fermé, 2004
B. S. Johnson, histoire d’un éléphant fougueux, 2004
La Pluie avant qu’elle tombe, 2009
La Vie très privée de Mr Sim, 2011
Désaccords imparfaits, 2012

Special thanks to Xavière Boitelle et sa maîtrise de la langue anglaise.

Bibliographie non exhaustive de Jonathan Coe

Les Nains de la mort

, 1990

Testament à l’anglaise

, 1994

Bienvenue au club

, 2001

Le Cercle fermé

, 2004

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Une Reponse pour “Interview Jonathan Coe”


  1. Ghislaine

    2 years ago

    Une lecture passionante et riche.Tout à fait d’accord pour revenir à l’auteur « indépendant »,libre de faire ce qu’il veut de ses personnages, mais j’ai quand même été bien déçue par la triste fin de m.Sim. Je me demandais avec curiosité comment le roman allait pouvoir se terminer. En fait il se clot sur une pirouette! Ceci dit j’apprécie beaucoup l’humour et la liberté de ton de l’auteur.
    Je signale qu’il y a en ce moment à Lille une exposition intitulée Babel qui évoque le thème du village planétaire

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