« Rock, pop & Cinéma » : 70 ans de musique en 100 films
À moins d’avoir vécu dans une grotte (platonicienne?) ces dernières semaines, difficile d’avoir échappé à la polémique que nous nommerons ici pudiquement celle de la « Littérature sous IA ». Une sélection d’ouvrages garantis sans Influence Artificielle à lire en cette rentrée 2026 déjà si mouvementée s’est donc imposée. Mais comment être sûrs, allez-vous nous dire, vous, lecteurs aguerris, rendus confus par la proliférations d’œuvres factices, humainement bâclées, ou les deux ensemble ? En guise de preuve, l’abnégation de l’écrivain, quel qu’il soit, se mesure à la somme de travail sincère qu’il aura fournie, à sa subjectivité, et paradoxalement, à la fiabilité qui en découle.
La démonstration est également valable dans des domaines jugés par certains « légers » puisqu’en rapport avec ce qui est trop souvent désigné, avec un rien de condescendance, comme de la « Pop Culture ». Rock, Pop & Cinéma — 70 ans de musique en 100 films , tel est justement le titre de l’ouvrage de Boris Ryczek, paru chez Le Mot et Le Reste, maison d’édition connue pour son approche pointue de genre propres à la culture contemporaine – rock, arts visuels, critique sociale –, mais pas que.
Le concept est simple : Boris Ryczek a sélectionné 100 films sortis en salle à partir des années 50 dans lesquels la musique rock, ou pop, revêt une importance particulière, ce qu’il analyse et décrypte de manière pointue – vous apprendrez comme moi la différence entre musique « diégétique » et « extradiégétique », entre autre –, et parfois réjouissante. Le sujet est vaste, à la fois historique et social dans ses implications, musique et cinéma étant dès le départ intimement liées. D’autant qu’à ses balbutiements le 7e art était muet ! Et comme nous le rappelle l’auteur, d’une érudition sans borne, cette bande-son « consubstantielle » aux images animées va d’emblée piocher dans tous les genres musicaux, dont le jazz (The Jazz Singer, sorti en 1927, n’est-il pas considéré comme le premier film parlant ?), la musique classique et les musiques dites « populaires ».
Le cinéma, art encore jeune au sortir de la Seconde Guerre mondiale, rejoindra logiquement les aspirations d’une jeunesse frustrée et rebelle, parfois attirée par la marge, en épousant le rock, fils bâtard et énervé du blues, du jazz et des musiques rurales des colons américains. C’est donc logiquement avec La Fureur de vivre (1955) de Nicholas Ray que Boris Ryczek commence sa sélection. Amusant paradoxe, aucun morceau « rock » ne figure à priori dans la bande-son de ce chef d’œuvre nihiliste…
Présentés chronologiquement, les films sélectionnés sont, pour la plupart, des incontournables, tant ils ont intégré le son rock ou pop. Fourmillant de détails et d’informations, les articles nous éclairent sur la genèse de ces illustrations sonores ou sur le rapport intime du réalisateur avec la musique. De quoi donner de nouvelles envies et vous mettre le nez dans vos propres lacunes. Car oui, nous ignorions, par exemple, que Michelangelo Antonioni avait inséré dans Blow Up des scènes live des Yarbirds – pour la bonne raison nous n’avons toujours pas, honte sur nous, vu le film –, et qu’il avait en plus utilisé un morceau des Pink Floyd dans Zabriskie Point, morceau que l’on peut retrouver sur le disque live Ummagumma. Diable.
Cent films à découvrir déjà décortiqués, c’est énorme. Boris Ryczek aura mis un an pour rédiger l’ouvrage en question et on n’ose imaginer la somme de recherches qu’il a dû effectuer, mais c’est toujours trop peu, tant le sujet est vaste. Sans compter qu’il y a plusieurs manières d’utiliser les musiques rock-pop au cinéma. Sujet ou personnage principal de films dans, pour ne citer qu’eux, les incontournables Blues Brothers de John Landis, The Commitments d’Alan Parker, Velvet Goldmine de Todd Haynes, High Fidelity de Stephen Frears, ou le quasi-autobiographique Purple Rain d’Albert Magnoli (de Prince ?), la musique peut aussi être avant tout un argument de vente (de la vedette du film, de ses disques, de toujours plus de places de cinéma, etc.) comme dans Le rock du bagne de Richard Thorpe (1955), pour ne citer que celui-là.
Les musiques rock et pop sont parfois indissociables de l’œuvre cinématographique en tant que telle, à la fois partie intégrante et signifiante du montage et de la mise en scène. Un point essentiel que l’on redécouvrira au fil des pages. On citera au hasard, ou plutôt de manière subjective, parmi la sélection de Boris Ryczek, des films majeurs tels Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, Jacky Brown de Quentin Tarantino, Ghost Dog de Jim Jarmusch, Leto de Kirill Serebrennikov ou l’implacable Sirāt d’Olivier Laxe qui clôt l’ouvrage.
À peine pourrait-on reprocher à l’auteur de calquer parfois sur des œuvres anciennes un point de vue très post #MeToo, phénomène auquel il consacre d’ailleurs plusieurs chapitres de son introduction. À titre d’exemple, la façon dont est filmée l’anatomie de Jennifer Beals dans Flashdance d’Adrian Lyne, censée être celle d’une danseuse (et soudeuse !), est-elle vraiment le fruit du « male gaze »* ou l’expression d’une époque où le corps féminin était plus libre et moins inquiet ? Quant au regrettable Barbie de Greta Gerwigh, va-t-il vraiment au-delà du placement de produit en entrant « en résonance avec la grande histoire », identifiable comme « plaidoyer pour la diversité », la réalisatrice ayant vu venir l’Amérique de Trump** ? Voilà qui peut donner lieu à débat.
Et c’est là tout l’intérêt d’un livre comme « Rock, Pop & Cinéma » : réviser ses classiques, revoir ses films préférés sous un autre angle, donner de nouvelles envies (une liste de 200 autres films sélectionnés par l’auteur mais non développée est présente à la fin de l’ouvrage), et permettre un échange d’idées et de points de vue que l’on n’aurait pas avec Claude.
* cf. p 124
** cf. p 341
«Rock, pop & cinéma» : 70 ans de musique en 100 films
Boris Ryczek
Le Mot et Le Reste

