Les gens de Dublin : Interview The Murder Capital

En un seul album, When I Have Fears, The Murder Capital, tout jeune groupe venu d’Irlande a fait l’effet d’une bombe. Connus pour leurs performances scéniques inspirées (et chronométrées, en tout cas lorsque nous avons eu la chance de les voir : 58 minutes et quelques poussières à quelque chose près…), leur leader charismatique (il y en a quelques-uns sur le marché en ce moment, tant mieux !) et leurs clips un rien ésotériques, les membres du groupe n’en sont pourtant qu’au début de leurs aventures musicales. L’occasion pour nous de discuter avec trois d’entre eux — Gabriel Paschal Blake (basse), Damien Tuit (guitare) et Cathal Roper (guitare…s) — accent irlandais et looks « rock » à l’avenant : rencontre !

HdO : The Murder Capital est un groupe relativement récent, comment vous êtes-vous rencontrés ?

Gabriel Paschal Blake : La formation actuelle de The Murder Capital date d’ il y a maintenant un peu plus d’un an et demi mais James, Cathal et Damien jouaient déjà ensemble auparavant. Nous venons de différentes régions en Irlande et nous sommes rencontrés à Dublin où nous sommes venus pour étudier et jouer de la musique.

HdO : Votre album s’appelle When I Have Fears, la peur, et la colère, sont-elles représentatives de votre génération ? Car après tout, vous êtes très jeunes, 25 ans environ pour la plupart d’entre vous…

Damien Tuit : La peur n’est pas vraiment l’apanage de notre génération, c’est quelque chose que tout le monde peut ressentir à un moment ou à un autre, elle fait partie de l’existence.

Gabriel : Comprendre la peur, la regarder en face, accepter sa condition humaine, est quelque chose qui peut vous insuffler de l’énergie.

Damien : Oui, je pense que la peur et les émotions négatives peuvent même être sources de motivation.

HdO : Et vous, qu’est-ce qui vous fait peur ?

Damien : Je ne sais pas… L’échec ?

Gabriel : De ne pas en faire assez, de ne pas vivre assez. L’anxiété et l’instabilité peuvent survenir à tout instant, même en dehors du rapport à l’art, à la musique, par le simple fait d’être humain…

HdO : Mais nombreux sont ceux qui disent n’avoir jamais peur de rien…

Gabriel : Ceux qui disent ça sont ceux qui ont le plus peur ; ceux qui ne craignent rien ne disent pas ce genre de choses, tu vois ce que je veux dire ?

The Murder Capital © Bertrand Noël / Horsdoeuvre.fr
The Murder Capital © Bertrand Noël / Horsdoeuvre.fr

HdO : Oui… Mais sur scène, vous semblez ne plus rien redouter ! Est-ce que l’endroit où vous jouez modifie votre énergie ?

Gabriel : Peut-être, le plus important est ce que nous renvoie le public. En France, pour le moment, les spectateurs sont peut-être un peu plus « calmes » que lorsque nous jouons en Grande-Bretagne, par exemple. Nous avons également joué lors de festivals mais on ne peut pas comparer car c’est un public totalement différent, souvent légèrement arrosé, et peut-être un peu plus dans le jugement. En tout cas, notre premier concert à Paris nous a laissé un souvenir impérissable…

HdO : When I Have Fears a été produit par Flood, de son vrai nom Mark Ellis, producteur bien connu pour avoir travaillé avec U2, PJ Harvey, Nick Cave, Depeche Mode, et bien d’autres. Vous a t-il fortement influencé dans votre travail ?

Damien : Il s’agissait d’une véritable collaboration donc, bien sûr, ça fait partie du process.

Cathal Roper : C’était en quelque sorte le 6ème membre du groupe…

Gabriel : Avant d’être enregistrés, les titres de l’album n’existaient qu’en live. Ce qui est remarquable avec Flood, c’est qu’il a permis aux chansons de devenir ce qu’elles étaient déjà dans nos têtes, sans forcément nous influencer de manière évidente.

HdO : Vos concerts sont réputés pour diffuser une énergie puissante, était-il difficile de transposer cette énergie dans un studio d’enregistrement ?

Gabriel : Ça n’a pas été évident mais nous avons enregistré dans les conditions du live et grâce à des techniques qui nous permettait de nous rapprocher de ce que l’on entend en concert, plutôt que de sonner trop « produit ». Il y a sur l’album des moments très cinématographiques, très expressifs, il était donc important pour nous de conserver cette force.

HdO : Tu viens d’employer le mot « cinématographique », c’est intéressant car vous avez publié plusieurs clips qui ressemblent à des court-métrages, êtes-vous impliqué dans leur création ?

Gabriel : Nous travaillons de concert avec le réalisateur en donnant notre vision des morceaux et en échangeant à propos de leurs idées.

HdO : L’image, l’aspect visuel, est donc important pour vous ?

Damien : Complètement, toutes les formes de création sont importantes à nos yeux, car elles sont toutes en quelque sorte une représentation de ce qu’est The Murder Capital.

Gabriel : Mais ce n’est pas toujours évident, car nous continuons à apprendre et nous ne sommes pas toujours sûrs de prendre les bonnes décisions, nous n’en sommes qu’au début de l’aventure…

Damien : Tout à fait, en particulier en ce qui concerne les vidéos. Après tout, nous sommes musiciens, c’est ce que nous avons toujours fait, et il n’est pas toujours évident de transcrire exactement ce que nous voulons dire. C’est un sacré défi à réaliser…

HdO : Et quelles sont vos influences cinématographiques, quels films, ou quels réalisateurs, vous ont-ils marqué ?

Gabriel : Stanley Kubrick ! Et l’un de mes réalisateurs préférés est Sean Meadows, l’auteur de This Is England.

HdO : Pourtant, « This is Irland », et non « This Is England » ! Est-ce qu’on pourrait rapprocher son univers, sa filmographie de celui de The Murder Capital ?

The Murder Capital © Bertrand Noël / Horsdoeuvre.fr
The Murder Capital © Bertrand Noël / Horsdoeuvre.fr

Gabriel : Même si nous sommes très éloignés du monde des skinheads, des années 80, les thèmes qu’il aborde, l’esprit de communauté, le côté réaliste de la détresse que l’on éprouve dans certaines situations, me touchent beaucoup en ce qui me concerne. Il a réalisé récemment une série, « The Virtues », qui traite des abus de l’église catholique, de l’alcoolisme, des vies fracassées, et j’ai trouvé sa manière d’aborder les choses absolument parfaite. On a parfois l’impression d’être dans la pièce, qu’il s’agit d’un documentaire, et pourtant non, c’est un film. Sa manière de choisir et de diriger ses acteurs, qui ne sont pas toujours professionnels, est prodigieuse.

Damien : Cathal et moi avons récemment regardé Gummo d’Armony Korine, le réalisateur de Spring Breakers

Gabriel : Spring Breakers? C’était comment ?

Cathal : Choquant.. Comme Gummo, qui est vraiment à la limite même si la violence n’est pas directe, l’histoire de très jeunes adolescents paumés…

HdO : Une désespérance que l’on retrouve dans vos chansons, l’une d’elles dit d’ailleurs « There is nothing on the other side »…

Gabriel : Oui, mais ça n’a pas vraiment de rapport avec la religion ou quelque chose du genre. Il s’agit plutôt de l’idée comme quoi il faut vivre l’instant présent, ne pas avoir peur de l’inconnu, de l’indicible.

Damien : Oui, Don’t Cling To Life serait plutôt une célébration, une tentative de comprendre ce qu’est la mort, comment on peut réagir à la perte et au chagrin qui en découle. Lorsque nous avons écrit la chanson, ce n’était pas quelque chose de vraiment conscient mais ça c’est imposé tout naturellement.

HdO : De même, des paroles comme celles de For Everything — « I am the underworld, the one you want to leave / A frail democracy, benign treaty, couragously foreseen »* — résonnent en ce moment d’un écho très politique, est-ce que je me trompe ?

Gabriel : Libre à tous de les interpréter comme bon leur semble… Mais je ne les interpréterais pas dans un sens trop littéral, il s’agit plutôt de la description d’une mentalité, d’une peinture abstraite. Nous avons tous des opinions politiques mais nous cherchons plutôt à créer une ambiance qu’autre chose… et les paroles allaient incroyablement bien avec la musique, donc…

The Murder Capital © Bertrand Noël / Horsdoeuvre.fr
The Murder Capital © Bertrand Noël / Horsdoeuvre.fr

HdO : Pour ceux qui ne vous connaissent pas encore, la musique de The Murder Capital a été décrite par de nombreux journalistes comme « punk » ou « post-punk » mais ce sont des termes à la mode en ce moment, qu’en pensez-vous ?

Damien : Ça sonne très marketing mais ce n’est pas toujours évident pour les journalistes de décrire ce qu’ils entendent…

Gabriel :  Oui, et je ne suis pas sûr que ça nous représente bien, je ne suis pas sûr non plus que nous ferons toujours ce genre de musique à l’avenir.

HdO : A ce propos, quelles sont vos influences musicales, car je suppose que chacun d’entre vous a ses propres goûts ?

Gabriel : Les musiques que nous apprécions ne reflètent pas forcément ce que nous faisons actuellement. Moi, pour ma part, j’adore The War On Drugs, The Young Fathers ou The Blaze, un groupe d’électro français. La manière qu’a The Blaze, par exemple, de travailler ses vidéos conjointement à sa musique – ce dont nous parlions tout à l’heure –, m’inspire beaucoup.

Cathal : J’aime beaucoup Radiohead et le Scott Walker première période, pas forcément avec les Walker Brothers mais ses premiers albums solo, oui, sans aucun doute…

Damien : …sans oublier The Drift, son album de 2006, un album très intense, très cinématographique lui-aussi d’ailleurs.

Cathal : Il y a aussi Steve Reich, John Cage, la musique minimaliste…

Damien : …Et puis il y a Tom Waits qui a su au fil du temps creuser un même sillon musical tout en le renouvelant sans cesse, ce qui est passionnant. Nick Cave est un autre excellent exemple d’évolution musicale, dans un genre différent. Il suffit de réécouter Tender Prey par exemple, ou Kicking Again The Pricks et puis ses albums plus récents, le dernier, Ghosteen, en particulier. Même si cela peut sembler plus atmosphérique, plus ambient, plus éthéré, on sent que cela émane de la même personne.

HdO : Les prémisses de nouvelles orientations musicales ? Êtes-vous prêts à les explorer un jour ?

Gabriel : Quels que soient les chemins qu’emprunteront les membres du groupe, et je trouve d’ailleurs l’idée plutôt réconfortante, tant que nous jouerons ensemble, nous serons toujours The Murder Capital, et cela, même si notre musique devenait plus électronique, ou plus… seul l’avenir nous le dira.

Photographies : Bertrand Noël pour HdO

The Murder Capital sera en tournée un peu partout en Europe et aux États-Unis début 2020 avec une date au Café de la Danse le 10/02/20 (complet).

Séance de rattrapage aux Eurockéennes de Belfort en juillet et le 27/04/20 au Zénith de Paris en 1ère partie de Foals.

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