Eaten Alive : rencontre avec les Sleaford Mods

28 juillet 2019, le tonnerre gronde sur la Banche du Binic Folks Blues Festival 2019. Pourtant le ciel, mis à part quelques gouttes, reste clément. C’est le bruit de la foule de plus en plus compacte qui se masse, arrive par trombes, s’écoule par flots. Sur la scène, rien, ou presque, si ce n’est un ordinateur posé sur ce qui semble être des caisses de bière. Jason Williamson et Andrew Fearn apparaissent dans un étourdissant jeu de lumières et le rugissement s’amplifie aux premiers accords électro-punk de la machine bien huilée des Sleaford Mods, nous voilà prêts à être bouffés tout cru : Eaten Alive !

Quelques heures plutôt, c’est moi qui m’apprête à être mise en pièces lorsque je croise le regard peu amène et fatigué de Jason Williamson, enfoncé, claquettes aux pieds, dans le canapé de la salle de presse improvisée du « Folk ». Ce sera chronométré et le ton est donné, on joue dans la cour des grands, ce qui est plutôt inhabituel dans le cadre d’un festival aussi bon enfant. Mais connaissent-il seulement le festival, sa gratuité, son identité punk et inconoclaste ? La réponse est « non ! », ils l’ignoraient mais le concept, visiblement leur plaît.

Sleaford Mods © Grégoire Sohier
Sleaford Mods © Grégoire Sohier

We ain’t shoeshine boys for fakers / Bingo punks with Rickenbackers — The Sleaford Mods (Kebab Spider)

Une question me taraude, d’accord, ma voisine de pallier ne connaît pas Sleaford Mods – du moins, c’est ce qu’elle dit, peut-être les écoute t-elle en cachette – mais c’est probablement le groupe le plus célèbre qui sera jamais passé à Binic, du moins pour le moment : est-il possible qu’ils restent fidèles à ce qu’ils étaient au début, des âmes révoltées, socialement impliqués, crachant toute leur colère sur la machine à broyer de l’establishement ? « Sans aucun doute », répond Williamson, « notre personnalité reste la même, même si l’on change de toutes façons au fil du temps, ce sont les autres qui ne nous permettent pas de rester les mêmes, eux qui nous rappellent sans arrêt notre succès ». Andrew Fearn acquiesce : « le simple fait de faire de la musique est déjà de toutes façons passablement excentrique dans le monde actuel, loin de l’actuel schéma boulot-télé-dodo, ça aide… »

On se demande tout de même comment c’était leur vie d’avant, avant les interviews bien calées et les tournées monstres. « Nous n’avons jamais cessé d’être créatifs et pour ma part j’ai toujours été un excentrique» confirme Andrew, plus locace que ce que j’aurais imaginé. Je profite pour lui poser la question : sur scène, leur rôles sont bien répartis, Jason Williamson interprète, danse, hurle, s’agite, à la limite du mime ou du théâtre et Andrew vérifie, impassible, que les plages musicales s’enchaînent, marquant le rythme, une sempiternelle bouteille de bière à la main…

« Au début, je faisais presque de la figuration, maintenant c’est différent car nous jouons sur de plus grandes scènes », confirme t-il. « C’est quelque chose, en quelque sorte, dont on se souviendra, c’est notre marque de fabrique » ajoute Jason Williamson, « et puis, il bouge plus qu’avant, ce que l’on verra ce soir est le fruit d’une évolution sur 5 ans ». « Tout à fait », appuie Andrew, « une évolution logique, relativement évidente car il y a un aspect fortement théâtral dans notre musique ».

There’s no witchcraft here, it’s just fucking hell — The Sleaford Mods (Policy Cream)

A ce propos, qu’ont-ils pensé de la Release Party réalisée par Arte TV*, concept intéressant où leur concert devient une expérience cinématographique introduite par un Candide et où des figurants jouent des personnages incarnant l’exclusion sociale ? « Ce n’était pas notre idée » répondent-ils en coeur, « et honnêtement, quand j’ai lu le synopsis, je me suis dit qu’est-ce que c’est que ce truc, je ne le fais pas ! » s’exclame Andrew Fearn, « mais finalement, c’était une formidable expérience ». « Pour ma part, je ne l’ai pas encore vu » avoue Jason Williamson. Espérons qu’ils aient le temps de rattraper le temps perdu…

De mon côté, je rumine quelques questions socialement engagées, directement inspirées de leur dernier album, Eton Alive. Jeu de mots jugé facile en Angleterre certes, mais comment l’expliquer à nos concitoyens, souvent peu versés dans les langues étrangères ? « C’est se faire bouffer par l’aristocratie, par les poshos**, par le système universitaire, par Boris Johnson et sa bande de joyeux lurons, par tout ce qui mène tout droit au gouvernement, et j’ai utilisé le terme comme un exemple de la manière dont fonctionne la Grande-Bretagne » explique Jason Williamson. « Et il exprime très bien un système où des jeunes auront beau être diplômés, ils n’auront pas le job car ils ne font pas partie de la bonne caste », confirme Andrew.

Europe is lost, America lost, London lost / Still we are clamouring victory — Kate Tempest (Europe Is Lost)

L’éducation, enjeu crucial qui sous-tend toute une correlation d’influences menant à la manipulation des masses, à la montée des extrêmes, du moins c’est ce dont je suis convaincue, mais seront-ils d’accord avec moi ? « Vous n’allez tout de même pas dire la vérité aux gens, n’est-ce pas ? Surtout si vous voulez en tirer profit ? Vous allez leur faire peur, les menacer de leur prendre leur maison, les pousser vers le bas, voilà ce que vous allez faire si vous voulez gagner de l’argent» me déclare Williamson, lucide, mais décidément pessimiste. Europe Is Lost alors, comme le chante Kate Tempest, qu’ils semblent apprécier ?

« Pour nous les Anglais, sans doute », me répond t-il en soupirant, « nous serons probablement fixés avant la fin de l’année ou fin octobre, qui est la date butoire, mais qui sait ce qui va réellement se passer ? Pourtant, non, l’Europe n’est pas perdue, même avec le Brexit, enfin je ne crois pas… », semble t-il réfléchir à voix haute. Oui, mais leur nouveau Premier ministre, Boris Johnson, il est… comment dire? Là, ils éclatent franchement de rire : « Egal à lui-même, c’est un crétin fini ! ».

Prendre le parti d’en rire, oui, c’est sans doute ce qu’il y a de mieux à faire mais tout de même, Trump, Johnson, comment en sommes-nous arrivés là ? « La Russie ? » interroge Williamson, « La propagande » ajoute Andrew Fearn, « à cause de manipulations de masse à grande échelle comme le scandale de Cambridge Analytica, toute cette merde, ce détournement de données informatiques, comment échapper à tout ça ? »

Enfin, si l’on voit (…) cent pays, mille villes, un million d’hommes ne pas assaillir celui qui les traite tous comme autant de serfs et d’esclaves, comment qualifierons-nous cela ? — Etienne de la Boétie

Sleaford Mods © Grégoire Sohier
Sleaford Mods © Grégoire Sohier

« De capitalisme ! » répondent en coeur les Sleaford Mods à cette citation que je leur lis laborieusement en anglais. Et pourtant, cet extrait du  Discours de la Servitude Volontaire a été écrit en 1576, comment est-ce possible ? « Le système était probablement encore pire que ce qu’il est actuellement n’est-ce pas ? », constate Jason, « il ne vous laissait aucune chance ». « Oui, mais d’une certaine façon, c’est le même système », analyse Andrew, « c’est juste son aspect qui change, il y a toujours des enfants esclaves qui travaillent pour nous, mais ils ne le font pas sous nos yeux, voilà tout. »

Une profondeur de réflexion qui risque d’échapper au public francophone… Je m’en inquiète lors de notre entretien, bien mal à propos. L’énergie contagieuse des Sleaford Mods, au-delà des mots, sait galvaniser un public. A chaque « Fuuuuuck ! », à chaque cri de Jason Williamson, à chaque beat d’Andrew Fearn, le public de Binic s’est soulevé, crowd-surfant comme jamais, hurlant sa joie de pouvoir se révolter, critiquer, contester, le tout sans se faire taser ou pousser dans un fleuve. Pardon, je m’égare…

Les Slearford Mods en sont d’ailleurs convaincus : « les gens peuvent percevoir des morceaux de phrases qui leur parlent, c’est un langage direct, dénué de piège, la sonorité des mots est souvent humoristique, c’est pour cela qu’on en comprend intuitivement le sens ». « Et puis de toutes façons, je ne suis pas sûr que tous les Anglais comprennent vraiment mieux ! » ajoute Williamson. Ça les fait marrer…

You music magazines lying to us / Just to stay in print — Sleaford Mods (Big Burt)

Promis, on ne vous mentira pas, de toutes façons, on n’est pas imprimé ! Binic se souviendra longtemps de ce concert de Sleaford Mods et nous de cette rencontre, pourtant bien trop courte.

Et je médite encore sur le fait que pour eux, surtout dernièrement, c’est la musique qui vient en premier, inspirant à la source – curiosité sans cesse aux aguêt, loops sans cesse retravaillés -, les invraisemblables diatribes de ce duo britannique capable en 2019 de redonner un sens au mot « punk », si galvaudé. Sur ces derniers mots d’Andrew Fearn également : « Créer Extreme Eating, notre label, est avant tout un moyen de montrer aux autres artistes que l’on peut se passer des autres, rester indépendant, s’émanciper. » Un bon moyen de ne pas se faire bouffer ! Comme Le Binic Folks Blues Festival finalement…

Aux arts citoyens !

*Pour visionner Sleaford Mods en Release Party, c’est ici
**Joli mot d’argot désignant les nantis, les friqués, ceux « d’en-haut »

Un grand merci au photographe Grégoire Sohier qui a su capter l’esprit même de Sleaford Mods :

https://gregoiresohier.com
https://www.facebook.com/sohierphoto/
https://www.instagram.com/gregoire_sohier_photographe/

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