King Khan : interview Louder Than Death

King Khan est en retard… La foule du Binic Folks Blues Festival s’égrène devant l’hôtel de ville et toujours pas d’Arish Amhad Khan alias King Khan Louder Than Death, alias King Khan & The Shrines, ancien membre de The Spaceshits et de King Khan & The BBQ Show. Je piétine d’impatience car j’ai hâte de le rencontrer, ce créateur du label Khannibalism, amateur de Black Power Tarot et de performances survoltées où l’humour et le mauvais goût le disputent au militantisme et à l’esprit punk garage… Mais tout ça ne le fait pas venir alors, comme pour le bus, je m’allume une cigarette.

Non mais écoutez-moi, ce type, c’est un génie !
— Un amateur éclairé

Tout à coup, j’intercepte une conversation un tantinet avinée, un groupe de joyeux lurons est en train d’apostropher quelqu’un derrière moi : « C’est lui, c’est lui mec ! C’est le type qui s’est fourré le micro hier, p’tain mec, t’es un génie, non mais le show, il était incroyable ! Non mais écoutez-moi, c’est un génie ! »
Je me retourne, nom d’un Almighty Defender, c’est King Khan ! Il a l’air à la cool, couvre-chef en crochet (?) sur la tête, veste en jean customisée The Spits et colliers ethniques autour du cou, discret quoi. Trop tard pour réintégrer la salle de presse, je décide de brancher l’enregistreur : le grand n’importe quoi peut commencer !

King Khan’s Louder Than Death © Titouan Massé

— « Allez les gars, à vous de poser une question, j’enregistre, interview sauvage ! »

— « Ouaah, ah ! Ah, c’est pas une vidéo de vacances ? Alors, si, moi j’ai une question, même que c’est une très bonne question ! »

Ça promet…

— « C’est ton micro ou tu le repasses aux autres après ? »

Décidément, ce micro, c’est LE buzz du festival, pire qu’un scandale cannois. J’ai pas vu, je nierai tout, n’empêche, je ris sous cape…

— « C’est mon micro ! Et c’est drôle, tu sais quoi, quand j’ai fait le feedback dans le c.., les mecs de la régie, ils étaient comme ça : aaahhhh !! »

— « Wouah, non ! Mais ça avait l’air tellement maîtrisé ! »

— « Non non, ils étaient là, il faut arrêter ça ! » se marre King Khan, pas du genre à se démonter, « et puis ils ont donné le micro au chanteur du dernier groupe, j’espère qu’il n’y avait pas de cacahuètes avec… »

Les types hurlent de rire, aux anges.

— « …ou des moules, ou des coquilles Saint-Jacques… »

Je tente d’élever le débat : « des coquilles Saint-Jacques ? Je croyais que tu adorais les huitres, il y a deux ans, tu affirmais en avoir mangé une centaine ? »

— « Ah, cette année, j’ai du en manger deux douzaines seulement, mais les vacances ne sont pas finies ! »

Leur mère m’appelait « my brown son », mon fils brun…
— King Khan, aka Blacksnake

Parce que comme ça, King Khan ne se contente pas de participer au festival, il y passe ses vacances, c’est un concept…

— « Oui, oui, je suis arrivé une semaine avant, on a loué une petite maison avec des amis qu’on connaît depuis 20 ans, ce sont les meilleurs ouvreurs d’huitres de la ville ! »

Ouais bon, mais Louder Than Death (LTD) dans tout ça ? Je suis désespérée d’avoir loupé le concert et je lui dis, des tremolos dans la voix, parce que du coup, hein, c’est quoi la différence entre King Khan & The Shrines et King Khan Louder Than Death ?

— « J’ai fait le premier album de LDT avec The Spits qui sont comme des frères pour moi depuis plus de 20 ans » répond le Khan, reprenant un semblant de sérieux, « On était sur le même label au début des années 90. The Spits, c’est avant tout deux frères, Sean et Erin Wood, et je les connais tellement bien que leur mère m’ appelait « my brown son », mon fils brun… » — il se remet à rire, incapable de s’en empêcher -, « et avant qu’elle ne décède, je lui ai promis de m’occuper d’eux… »

King Khan’s Louder Than Death © Titouan Massé
King Khan’s Louder Than Death © Titouan Massé

Je me demande si tout ça est bien vrai mais il n’a pas l’air de se démonter :

« Au début des années 2000, je faisais également partie d’un groupe punk qui s’appelait Black Jaspers. Je leur ai fait écouter et ils m’ont dit, c’est génial, on veut jouer dans un groupe comme ça, où tu veux, quand tu veux ! Sauf qu’on l’a fait finalement presque 20 ans plus tard… »

Notre bande de fêtards ayant l’air d’avoir déguerpi, je lui rappelle que LTD a produit jusque là deux albums, dont le dernier, Stop Und Fick Dich (littéralement, « Stop Et Baise-Toi ») est sorti en juin 2019.

— « Oui, tout à fait, d’ailleurs, c’est Saba Lou qui a fait la pochette, tu as vu, elle est douée non ? »

C’est vrai que la pochette est très jolie, tout en noir et blanc, on y voit un porc en train d’étouffer un policier ; le représentant de l’ordre n’a pas l’air très content…

— « Elle représente ce policier qui a tué un afro-américain, Eric Garner, dont les derniers mots ont été « I Can’t Breathe ». Et il est mort pourquoi ? Parce qu’il vendait des cigarettes ! Pour notre premier E.P, Louder Than Death, pareil. La cover de Saba Lou représente un flic américain qui a tué un petit gosse de 12 ans, pour moi, tout ça, c’est dégueulasse ! La situation des Afro-Américains aux Etats-Unis est la même que celle des Amérindiens au Canada, 85 % des prisonniers là-bas sont issus de leur communauté ».

Punk means thinking for yourself
— Dead Kennedys

— « Et tu vois », continue King Khan, « quand j’étais petit, j’avais 10 ans environ, j’écoutais cette chanson des Dead Kennedys, Nazi Punks Fuck Off, et je ne savais même pas ce que c’était un nazi. Après, j’ai écouté tous leurs albums et ils m’ont éveillé la conscience, ils m’ont appris ce qu’était la politique. Mais moi, j’aime faire des choses plus abstraites, plus indirectement politiques, car je pense vraiment que pour soigner le monde – qui va mal -, il faut rire ! »

Mais peut-on rire de tout ? A priori, pour King Khan, c’est oui, sans hésiter :

— « Quand je fais sur scène une dédicace, par exemple, aux pédérastes, je vois dans le public, dans leurs yeux, qu’à ce moment précis, tout le monde en est un, de pédéraste, à ce moment-là, ils me comprennent. Mais on vit des temps bizarres, malheureusement… Pourtant, ce sont les freaks qui ont eu le courage d’avoir une vraie liberté avec la musique. Prends Miles Davis, John Coltrane, dans les années 50-60 à Paris, ils n’étaient plus des nègres, mais des vraies personnes. Je pense que la musique est une langue internationale, plus qu’une langue en fait, c’est une séance de magie, comme le rock’n roll de Little Richard. »

Ah, Little Richard, une des idoles de King Khan. D’ailleurs, n’était-il pas un peu punk lui-même ?

— « Sûrement ! C’est aussi pour ça qu’avec The Shrines, j’ai fait quelque chose d’un peu plus soul. La musique doit pouvoir vous redonner confiance, vous aider à vivre, à passer la journée. Tiens, regarde, souvent, il y a des gens un peu gros qui viennent me voir, qui me disent merci… »

King Khan’s Louder Than Death © Titouan Massé
King Khan’s Louder Than Death © Titouan Massé

Si vous vous demandez pourquoi, ne cherchez pas, c’est une question de sagesse, quelque chose en rapport avec Bouddha, ou avec le Khan lui-même…

— « Mais le plus beau compliment qu’on m’a fait, c’était en Angleterre, un père qui est venu avec son fils me dire que la chanson Outta Harms Way* les avait aidé à surmonter le cancer de sa femme. On ne sait jamais où va t’entraîner la musique… »

She really got soul, she’s doing The Fishin’Pole
— The Mighty Hannibal**

« Ouais, il faut prêcher !

— Pardon ? »

J’ai l’impression que le responsable de cette digression n’est autre que Looch Vibrato du duo Magnetix, et accessoirement guitariste de LTD, mais comme il ne se présente pas, je me contente de m’étonner :

— ???

— « On est des prêcheurs !

— Moi, je suis un pêcheur », annonce King Khan avec un certain à-propos.

— « Ah, tu as commis des péchés ?

— Non, je pêche, des coquilles Saint-Jacques ! »

A partir de là, je me demande si je ne suis pas, finalement, dans un sketch des Monty Pythons. Pourvu que personne ne prononce le mot « Albatros ! »… Allez, courage, je sens que le prix Pulitzer est pour bientôt…

— « Je suis un pêcheur de coquilles Saint-Jacques. Dans les toilettes, on en trouve partout…

—  Et tu en as trouvé à Binic, on fait comment pour les attraper ?

Le Pulitzer, je vous dis…

— Il faut du shit, et alors, elles remontent ! »

Je tente de ne pas hurler de rire, mais bien entendu, c’est impossible.

— « En fait King Khan, tu es un peu le Parrain de Binic ?

King Khan’s Louder Than Death © Titouan Massé
King Khan’s Louder Than Death © Titouan Massé

The Godfather of Binic ! Ah oui, ça me plaît, surtout qu’il y a moins de pression que si j’étais The Godfather Of Soul ! Mais tu sais, quand j’étais jeune, il y a des gens qui ont changé ma vie, par exemple The Mighty Hannibal, un chanteur de soul d’Atlanta. Pendant 10 ans, il a été comme le grand-père de mes enfants, ils se parlaient souvent au téléphone. Je me souviens de Saba Lou, quand elle était petite, lui disant « ta musique, Hannibal, elle m’aide à faire mes devoirs de mathématiques ». J’ai été vraiment chanceux d’avoir des mentors, des gens comme Alejandro Jodorowsky, Lou Reed, The Cramps, The Mighty Hannibal, parce que si je les admirais en tant qu’artistes, quand j’ai pu les rencontrer, c’était des vraies personnes.

— Je crois que je suis en train de découvrir que tu es une vraie personne…

— Oui, et ça, c’est vraiment important pour le rock’n roll.Quand je vois comment Saba Lou compose ses chansons, je me dis qu’elle a vraiment appris à raconter une histoire. Et ça, c’est la chose la plus importante, le story telling, surtout pour les enfants, la notion du temps, le traitement de l’information.

— Tu as une autre fille n’est-ce pas ?

— Oui, Bella, elle a 16 ans et déjà un nouveau groupe, Bella And The Bizarre. Elle est plus punk, elle va sûrement participer aux prochaines chansons de Louder Than Death.Tiens, je vais te raconter un truc, quand elle était petite, je lui avais dit de ne pas dire aux professeurs ce que je faisais dans la vie, pas trop envie qu’ils tombent sur des photos de moi habillé comme une femme, enfin, ce genre de trucs. Eh bien Bella, elle déambulait dans la maison vêtue d’un manteau et d’un chapeau en cuir. Alors, je lui demande « Bella, tu es un rockeur ? » Et elle me répond « Non, je suis une rock star, une vraie, pas un secret soul singer comme toi ! »

— Ah, c’est dur !

— Oui, mais c’était tellement drôle ! Elle pensait que j’étais le James Bond of Soul, attention hein, pas James Brown…

— Pas facile d’être parent, même quand on est un Supreme Genius. A ce propos, j’ai une question, hum… de toutes façons, je voulais te la poser… Est-ce que c’est vrai que tu te promenais à Berlin, où tu habites, coiffé d’un casque à pointe, ou est-ce que c’est pour la légende ?

— Oh oui, c’est vrai, sauf qu’il était en plastique ! J’avais 22 ans et je revenais de Hamburg. A l’époque, c’était vraiment une ville de fous, un peu comme le Marais il y a quelques années, une ville puissante et barrée.Un ami m’avait offert ce truc et je le portais tout le temps. Je trouvais ça vachement marrant pour un mec d’origine indienne de se promener en Allemagne avec un casque à pointe. Et figure-toi qu’à Hamburg, tous les clochards m’apostrophaient « hé, Kaiser, Kaiser !!!! » Voilà pourquoi j’ai changé mon nom, comme ça, je suis devenu le chef, The King Khan ! »

A ce moment précis, j’ai coupé mon micro, il m’avait vraiment semblé entendre un albatros. Pourtant, je ne sais pas quel bruit ça fait un albatros… Mais désormais, je sais exactement comment sonne King Khan, sur scène, comme dans la vie. Et c’est vraiment une expérience unique.

*(How Can I Keep You) Outta Harms Way, sur l’album What Is ?! De King Khan & The Shrines – 2014
** Hannibalism !, compilation — 2001

Merci à Titouan Massé, l’un des photographes historiques du Binic Folks Blues Festival ! Il fallait au moins son très grand talent pour saisir l’essence même de King Khan Louder Than Death : rock, trash & happiness !

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