Long Hours : interview sans trousse de secours

Vendredi 28 juillet 2023, Binic Folks-Blues Festival, scène de la Banche : un coup de tonnerre retentit. Avis de tempête, attaque de drones, tirs de mortiers ? Pas du tout, il est 18h15 et le concert de Long Hours vient de commencer. Des concerts, au total, il en donnera trois (cinq avec le set improvisé au camping du festival et le warm-up) mais pour celui-là, le public est encore un peu clairsemé. Qu’importe, la longue silhouette de Julian Medor se désarticule déjà, empoignant le set à bras le corps. L’Australien, vêtu d’une chemise et d’un jean blancs encore crades de ses prestations de la veille, plaque de furieux accords sur sa guitare, balance ses samples comme des boulets de canon, déroule à l’infini le fil de son micro, se roule par terre devant la scène – ne pas respecter l’espace imparti, c’est son truc -, et s’époumone, à mi-chemin entre cri primal et crooner inquiétant à la Alan Vega. A côté de moi, quelques-un(e)s restent bouches bées, se figent, puis soudain se livrent, à la fois possédés et hilares, à une véritable danse de Saint-Guy. Pour ma part, j’exulte. C’est l’effet Long Hours !

Bon, d’accord, ce « one man band » de l’étrange n’est pas arrivé tout seul depuis Melbourne jusqu’à mes oreilles ; il a bien fallu qu’un adepte de no-wave ou de « punk quelque chose », en l’occurrence Théophraste, m’incite à aller le voir au Bistrot de la Cité à Rennes. C’est que naturellement, j’ai une petite tendance, qui heureusement se soigne, à écouter du folk* en reniflant dans un kleenex parfumé. Mais ce jour-là, un jour de mai moite à souhait, dans la minuscule salle du Bistrot, collée entre le bar et la table de mixage, j’ai bien failli recracher ma bière devant tant de déchaînement rythmique, de folie assumée, et de jusqu’au boutisme rock’n roll. C’est simple, en moins de trente secondes, c’était décidé, il fallait que j’en sache plus sur le phénomène en question.

Me voilà donc deux mois, et un paquet de shows plus tard pour le-dit Long Hours, à Binic, derrière la scène de la Banche, à me demander à quel énergumène j’allais avoir affaire. « C’est une crème ! » me lance une des collaboratrices de la Nef des Fous, « il est toujours à l’heure » ajoute un autre, et « il est trop gniiii gniiii, hiiii ! » me gloussent aux oreilles déjà depuis deux jours des camarades (au féminin) de festival : soyons exhaustifs.

HdO (notant sa tenue sombre, le blanc c’est uniquement pour la scène) : Hello Julian, j’ai eu la chance de te voir au Bistro de la Cité à Rennes il y a un certain temps déjà car tu es en train d’achever une tournée très intense en France. Est-ce la première fois que tu te produis en France ?

Long Hours : Oui, c’est la première fois. J’ai donné mon premier concert le 4 mai, ça fait maintenant 3 mois que je suis en France.

Long Hours © Cyrille Bellec
Long Hours © Cyrille Bellec

HdO : Mais comment en es-tu arrivé là ? Je veux dire, à cette venue dans l’hexagone et à jouer comme ça pratiquement non stop ?

Long Hours : Tout a commencé grâce à Spooky Records, ma maison de disques en Australie, à Melbourne, et à la sortie de ma compilation. Ludovic (Lorre), du Binic Folks Blues Festival et Seb Blanchais, ont pensé que ce serait super de me faire venir à l’occasion du festival et du 20ème anniversaire de Beast Records. Ils appréciaient vraiment mon style de musique et de performance scénique et tout ça m’a permis de rester le plus longtemps possible et de donner une trentaine de concerts.

HdO (regardant avec inquiétude les écorchures sur son front) : Une trentaine de concerts ! Quand on sait à quel point les concerts en question sont « physiques », c’est juste incroyable. Pour être tout à fait honnête avec toi, je ne connaissais pas ta musique avant de te voir en live et c’est rare que je sois aussi secouée. D’où te vient cette énergie, cette approche particulière de la scène ?

Long Hours : Je crois que ça vient de mon désir de jouer avec le plus de conviction et d’intensité possible. J’éprouve une véritable passion pour la performance scénique. Quand je joue, je n’ai peur de rien. La première fois que je suis monté sur une scène, j’avais 10 ans et mes parents, qui sont eux-aussi musiciens, m’ont collé un tambourin dans les mains. Nous avons joué devant plus de 300 personnes et j’ai ressenti tout sauf de la peur. J’ai toujours admiré les musiciens et les artistes qui donnent tout ce qu’ils ont, y compris d’un point de vue spirituel et physique, à leur art, à leur musique. Dans les années 70, en Angleterre ou au Japon, il y a eu de nombreux artistes, que ce soit dans la musique ou dans les arts visuels, pour qui la performance faisait partie intégrante de leur mode d’expression. A mon avis, être capable de s’exprimer physiquement, grâce au corps et au mouvement, est quelque chose de profondément satisfaisant. Depuis des décennies, il y a toujours eu beaucoup d’artistes, y compris dans le rock’n roll, capables de faire ça.

HdO : Tu aurais des exemples à nous donner, par exemple de groupes japonais, peu connus chez nous ?

Long Hours : Oui, bien sûr. J’ai été influencé par des groupes comme Hijokaidan, Incapacitants ou Hanatarash, par exemple. Je suis allé trois fois au Japon et j’y ai donné, je crois, une soixantaine de concerts ; je me sens très proche de cette manière que les Japonais ont de se donner en spectacle. Mais bien sûr, des musiciens comme Iggy Pop ou Lux Interior des Cramps, des groupes comme The Jesus Lizard ou At The Drive-In, m’ont également influencés tant ils étaient capables de tout donner sur le moment, y compris ce qu’il y a de plus de primitif.

HdO : Justement, Long Hours, ton projet solo, qui se trouve à mi-chemin entre l’art, la musique et le théâtre, te permet d’exprimer tout ce que tu viens d’évoquer. Mais ce n’est pas ton premier avatar, je me trompe ?

Long Hours : Pas du tout, j’ai 39 ans et je fais de la musique depuis que j’ai 14 ans ! J’ai joué dans de nombreux groupes, à peu près toujours dans le genre punk-rock loud ou art rock avant-garde. Je continue de jouer avec un groupe en Australie appelé Duckeye mais là on est plutôt dans un registre un peu sludgy**, un peu heavy. Je dois avouer que j’ai toujours été attiré par une musique plutôt difficile d’accès pour le public mainstream. J’aime jouer des choses à la limite de l’inconfortable pour la plupart des gens, c’est ce qui m’attire naturellement.

HdO : Et Long Hours est né…

Long Hours : Long Hours est né au début de l’année 2019. A l’époque, je n’avais encore jamais écrit de chansons pour moi tout seul et je me suis réveillé un matin, littéralement possédé ; il me fallait désormais écrire pour moi, monter un projet solo.

HdO : Tu venais de faire un rêve ?

Long Hours : Non, même pas, c’est venu comme ça, en un claquement de doigt. Je me devais d’écrire pour moi et je n’ai pas cessé depuis. C’est difficile à expliquer mais c’est vraiment comme un état de possession, un sort merveilleux.

HdO : Le moins que l’on puisse dire c’est que tu es très productif, plus de 25 albums en, euh, 4 ans, c’est assez fou. Est-ce que tu travailles de manière très différente sur scène et en studio ?

Long Hours : De manière générale, je joue tout tout seul. En live, je joue seulement de la guitare mais quand j’enregistre, je joue du clavier, des synthés, quelques percussions, de la batterie, du violoncelle, mon dieu, il y en a tellement… Je ne me vois pas comme un musicien réellement « éduqué » mais j’ai assez confiance en moi pour appréhender différents instruments.

HdO : Mais comment fais-tu pour être aussi créatif ? Tu écris partout, tout le temps ?

Long Hours : Oui, presque, j’écris et j’enregistre chez moi, quand je tourne, n’importe où. J’ai enregistré des albums entiers sur la route, dans des chambres d’hôtel, quand j’étais en tournée en Europe ou au Japon, par exemple. J’ai eu également la chance d’enregistrer avec Franck (Headon), qui est devenu un ami, et Seb (Blanchais), dans leur super studio de Fly-House Records, dans la campagne près de Rennes.

Long Hours © Guillaume d'Arsène - PhotolIve
Long Hours © Guillaume d’Arsène — PhotolIve

HdO (lorgnant à cet instant précis un sac contenant quelques pépites du genre) : Et pourtant, ce n’est pas toujours facile d’acheter tes albums… Le mieux pour nos lecteurs sera sans doute de contacter Beast Records ou de commander via Bandcamp. Sinon, il paraît que tu es aussi tatoueur, c’est vrai ? Tu as une formation en arts graphiques ?

Long Hours : Oui, je peins et je dessine depuis que je suis enfant et j’ai étudié les arts visuels au Victorian College of The Arts à Melbourne qui, à l’époque, était l’endroit le plus prestigieux du genre. J’ai été très chanceux, et pour le coup très discipliné, d’étudier trois ans là-bas. Je suis diplômé de la section Beaux-Arts et Peinture. J’ai commencé à exposer quand j’étais très jeune, seul ou dans le cadre d’expositions collectives, aux États-Unis, en Angleterre, un peu partout en Australie. J’aimais incorporer l’imagerie des tatouages dans mon travail ; j’ai voulu aller plus loin et j’ai commencé à tatouer des amis puis d’autres personnes lors de mes tournées en Australie. Entre temps, j’ai acquis plus de dix ans d’expérience, j’ai travaillé dans des salons de tatouage, etc. J’aime vraiment l’idée de tatouer quand je tourne…

HdO : Tu as tatoué des gens lors de ton passage à Binic ? Quel style de tatouage réalises-tu ?

Long Hours (l’information a pu changer depuis) : Je ne l’ai pas encore fait à Binic mais j’ai quelques clients attitrés et amis qui semblent intéressés donc il est bien possible que j’en fasse quelques-uns d’ici mon retour en Australie. Le plus souvent, je réalise des tatouages inspirés de mes propres créations — ce que j’essaie de faire le plus souvent-, mais ça peut être aussi semi-traditionnel, dérivé du minimalisme japonais, ou du minimalisme tout court, à partir de lignes fines, mais uniquement en noir en ce moment. Quand je voyage, je me dois d’emmener le minimum.

HdO : Voilà le genre de choses qui ne peut arriver qu’à Binic, un musicien qui tatoue son public*** ! C’est ta première participation au festival, n’est-ce pas ? A ton avis, qu’est-ce qui fait de cet événement – qui, on le rappelle, est revenu cette année avec succès à sa formule « en ville » — quelque chose d’aussi spécial ?

Long Hours : Binic est incroyablement spécial ! C’est un événement et un moment dans mon existence que je chérirai pour toujours. La manière dont le public a réagi à mes concerts, les gens qui travaillent pour le festival, leur professionnalisme, leur état d’esprit si positif, je n’aurais jamais pu imaginer quelque chose d’aussi fantastique. En Australie, particulièrement à Melbourne, la scène musicale est vivace mais je fais partie là-bas d’un circuit très underground. C’est la première fois que j’expérimente quelque chose d’aussi vaste et d’aussi profond. Bien sûr, je peux aussi bien jouer devant une dizaine de personnes mais là, c’était vraiment l’occasion, surtout parce que je suis seul sur scène, de réussir à maintenir un large public engagé, de diffuser une énergie et de franchir une étape supplémentaire. Et je crois que ça s’est plutôt bien passé…

HdO (opinant du chef : tu m’étonnes !) : Tu aimerais revenir au festival de Binic ?

Long Hours : Absolument ! J’ai des concerts prévus en Australie, au Japon et probablement à New-York mais plus que tout, j’aimerais revenir en Europe, surtout ici en France et particulièrement en Bretagne. Oui, c’était vraiment une une expérience magnifique : ici, je me sens chez moi.

Un grand merci aux photographes Cyrille Bellec et  Guillaume d’Arsène :

Cyrille Bellec
https://www.facebook.com/cyrille.bellec/
https://www.instagram.com/cyrillebellec/

Guillaume d’Arsène
https://www.facebook.com/profile.php?id=100088293646107

*Bon d’accord, c’est pour le lien hypertexte, mais il faut avouer que ça crée un contraste tout à fait plaisant. Plus sérieusement, une reprise de Nick Drake ou d’Alela Diane (vite, de l’eau bénite!) par Long Hours vaudrait à coup sûr son pesant de cacahuètes…

**A priori l’adjectif dériverait de sludge metal, un genre extrême lui-même issu du heavy metal

***J’ai complètement oublié de demander les tarifs, à vous de vous renseigner !