J’ai perdu mon corps, film d’infimes sensations

D’un côté, une main sectionnée s’échappe d’un réfrigérateur. Sans l’étrange titre du film d’animation de Jérémy Clapin, on pourrait l’imaginer refuser d’être réimplantée, partant en quête d’indépendance et de liberté, mais l’orpheline recherche bel et bien son corps perdu et, pour le retrouver, est prête à affronter tous les dangers d’une ville hostile et inadaptée.

De l’autre, Naoufel. Dans ses souvenirs en noir et blanc, jusqu’à l’enterrement de ses parents, il rêve de devenir astronaute-pianiste, jouant sa propre mélodie en enregistrant les promesses de la vie. Un casque, une combinaison et des traits adolescents. Serait-il désormais pilote de formule 1 ? L’enfant solaire est devenu livreur de pizza solitaire. Déraciné de son Maroc natal pour une famille qui manque d’accueil, il traîne son ennui et sa mélancolie dans un Paris d’ultra moderne solitude.

La main est ingénieuse, la main est cruelle, la main est… humaine. Très vite, l’on s’attache à cette main coupée qui veut de nouveau être serrée. Elle aussi se remémore en gris, et de Naoufel, sinon de son sosie. Est-il son corps qu’elle regrette ? Peut-être, sans doute, mais parce que l’évidence n’est plus, on se prend à chercher sur l’un des bras du jeune homme la marque d’une greffe, même surréaliste. Passé, futur, présent : le temps est mouvant.

© Xilam Animation - Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma
© Xilam Animation — Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma

Naoufel, qui semble ne plus rien attendre, arrive toujours en retard. Un soir de livraison ratée, dans une immense tour impersonnelle, l’amour fait son entrée. Le garçon magnétophone a trouvé sa moitié interphone… mais il doit encore parvenir à séduire celle dont il ne connaît ni le (bon) nom ni le visage. Inoubliable scène. Ni la première ni la dernière.

Dans mon fauteuil de cinéma, je ressens ! Je laisse filer la chatouille du sable entre mes doigts. Je tremble pour la survie d’un membre amputé. Je souris aux approches maladroites d’un soupirant réservé. Je demeure extatique, sous la voûte étoilée du Louxor, devant la beauté des lumières d’un ciel ouvrant de nouveaux horizons, devant les éclairages de périphérique changés, par un tournoiement de parapluie, en lanterne magique !

Naoufel, la main ou l’amoureuse… Aucun n’est un dessin. Ce sont des êtres à qui l’on se prend à souhaiter une heureuse destinée !

«J’ai perdu mon corps» de Jérémy Clapin — Sortie le 6/11/2019