Les Ignorants

La B.D. d’Étienne Davodeau, Les Ignorants, judicieusement intitulée « Récit d’une initiation croisée », a raflé le prix du Meilleur Livre de Vin décerné lors des Gourmands Awards 2012, et c’est mérité. L’histoire d’une rencontre entre deux passions, le vin et la bande dessinée, et une belle histoire d’hommes.

Pourquoi « Ignorants » ? Parce que chaque créateur, parfois un peu enfermé dans sa spécialité, est toujours quelque peu ignorant de ce que fait l’autre. C’est d’après ce postulat simple qu’Étienne Davodeau, également auteur d’œuvres comme Rural !, Lulu, femme nue ou Chute de vélo, lance un défi à Richard Leroy, vigneron passionné à Rablay, dans le Layon. L’un viendra travailler bénévolement dans les vignes, l’autre accepte de lire un choix éclectique de bandes dessinées.

Pour nous, lecteurs, candides « ignorants », c’est une immersion au sein du processus créatif, de la taille de la vigne à l’élaboration et à la dégustation d’un vin, l’apprentissage de son langage particulier, mais aussi la possibilité de découvrir le fonctionnement d’une maison d’édition, les expositions, le travail de l’imprimeur. Dans cette tranche de vie racontée avec un certain réalisme, portée par un dessin à la fois simple et fouillé, tout en camaïeux de gris, de blanc et de noir, les dialogues priment, à la manière d’un documentaire sensible et humaniste. Les thèmes abordés sont profonds, pointés du doigt avec une fausse légèreté, à coup de petites phrases lapidaires, suggérant, par exemple, que « tout est subjectif dans le vin » – comme en art – et que, « comme les livres, les vins sont faits pour se rencontrer ». Les hommes aussi…

Peu à peu, les deux personnalités se découvrent et des analogies se dessinent. Étienne essaie de comprendre ce qui relie le viticulteur à sa vigne, son attachement profond et viscéral à la terre. Richard lit patiemment Baru, Art Spiegelman, Bretécher, trouve Moebius « pas bon », finit par aimer sincèrement Le Photographe d’Emmanuel Guibert, une œuvre qui permet l’ultime rencontre, celle de ses protagonistes, des hommes qui ont connu la guerre, celle d’Afghanistan, puis sont devenus vignerons sur le tard, transformés un peu malgré eux en héros de bande dessinée, comme Richard.

Et elle est là, la force de cet ouvrage à la fois sensible, didactique et divertissant, « peut-être que ça sert aussi à ça, le vin et les livres : s’engueuler tranquillement », c’est-à-dire créer du lien, permettre la rencontre, l’échange, stimuler la curiosité malgré – ou à cause – des différences. L’humilité devient un plaisir, celui d’être, grâce à l’autre, un peu moins ignorant…

À lire cet été bien au frais, accompagné d’un verre de chenin blanc, Les Noëls de Montbenault 2009 de Richard Leroy, par exemple !

Les Ignorants, d’Étienne Davodeau, Futuropolis, octobre 2011, 24, 50 euros

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