Sixto Rodriguez : Sugar Man

C’est avec un immense chagrin que nous apprenions la mort de Malik Bendjelloul, décédé le 13 mai 2014 à l’âge de 36 ans. Son documentaire Sugar Man nous avait profondément émus dès sa présentation à Paris en 2012. Depuis, le film a fait son chemin et des millions de gens ont ainsi pu découvrir la musique de Sixto Rodriguez et son parcours exceptionnel. Aujourd’hui, c’est la sensation d’un immense gâchis qui domine. Hommage.

Parcours étonnant que celui du film Sugar Man, Oscar 2013 du meilleur documentaire… Tout commence en 2006 en Afrique du Sud, où le réalisateur Malik Bendjelloul entend une bien curieuse histoire. Celle de Sixto Rodriguez, folk singer américain totalement méconnu qui enregistra deux perles rares, Cold Facts et Coming From Reality (sortis en 1970 et 1971) : deux flops retentissants et le début d’un mythe. Après ces deux albums, plus rien, le silence, la nuit. Pourtant, de l’autre côté du globe, en Afrique du Sud, en Nouvelle-Zélande, en Australie, le cœur de millions de gens, depuis des décennies, vibrait pour sa musique sans qu’il n’en sache rien…

“Sugar man, won’t you hurry
‘Cos I’m tired of these scenes
For a blue coin won’t you bring back
All those colors to my dreams
Silver magic ships you carry
Jumpers, coke, sweet Mary Jane”

Comment Cold Facts arriva en 1972 jusqu’en Afrique du Sud ? Mystère. Une touriste américaine l’aurait apporté dans sa valise. Les chansons ? Elles parlent d’un marchand de « sucre » et de rêve, de sexe, de désespérance, de liberté. La voix ? Un timbre intrigant, vibrant, presque nasal… Tout cela allait résonner dans la tête de ces Afrikaners bloqués derrière le mur de l’Apartheid, au point de secouer leur conscience politique, de donner des mots à leur révolte – oui, il y eut des révoltes « blanches » – en faisant reculer la censure. Jusqu’à les persuader que Sixto Rodriguez est l’égal des Beatles, qu’il est plus grand que Dylan… Ce dont moi aussi, je suis persuadée.

C’est le point de départ du film – son format et sa qualité font qu’il mérite largement ce titre – construit comme une enquête ou, pour être plus juste, une quête. Qu’il s’agisse du réalisateur, de Stephen « Sugar » Segerman, un disquaire de Cape Town, de Craig Bartholomew, un journaliste sud-africain, ou de milliers de fans, tous ont partagé la même obsession, tous ont voulu savoir… On disait Sixto Rodriguez mort (la légende voulait qu’il se soit suicidé sur scène ou immolé, mise en scène dramatique bien commode lorsque l’on ne veut pas verser de droits d’auteur), mais l’on n’en savait guère plus. De coups de fil en avis de recherche sur Internet, il aura fallu des années pour remonter à la source, et puis soudain, l’illumination, Détroit…

Derrière la fenêtre d’une maison presque délabrée, une ombre, on croit deviner. Est-ce possible ? Ces cheveux noirs, ces lunettes tout aussi sombres… Oui, c’est bien lui. Ou son fantôme ? Non, les fantômes ne vieillissent pas et ne portent pas les stigmates d’une vie de labeur et d’oubli. Pendant des années, Sixto Rodriguez a ignoré l’amour qu’on lui portait, l’importance que sa musique avait prise et, calmement, était reparti travailler. Ouvrier, maçon de fortune, pendant trente ans il s’est abîmé les mains, humble, sans amertume, tirant de l’anonymat le plus absolu la grandeur de ceux qui n’ont pas besoin de montrer ce qu’ils sont pour être.

“And you can keep your symbols of success
Then I’ll pursue my own happiness
And you can keep your clocks and routines
Then I’ll go mend all my shattered dreams”

L’une des forces du documentaire de Bendjelloul consiste en une parfaite adéquation entre la musique de Rodriguez – folk blues poétique, parfois cru et incisif, toujours chargé de mélancolie – et la ville, la vie, leur dureté, leur beauté glaçante qui avalent les passants pour ne recracher que des ombres. Le puzzle, peu à peu, s’assemble et prend à la gorge.

Cette silhouette vacillante, marchant difficilement dans la neige, c’est celle de Rodriguez, chanteur visionnaire gagné peu à peu par la cécité. Toujours habillé avec élégance, celui qui allait « faire des chantiers en smoking », se confiera peu ; ses filles le feront pour lui. Elles qui se souviennent d’un père qui leur donna pour terrain de jeu des musées, des bibliothèques, car « l’esprit ne s’achète pas », parce que la culture n’est pas un privilège de classe, que l’engagement politique est parfois ce qui vous sauve ; elles qui ont assisté à sa renaissance en 1998, lorsqu’il fut invité à se produire devant un public en transe en Afrique du Sud, avant de repartir vivre une vie plus que modeste.

Pour les Sud-Africains, l’émotion fut indescriptible, les archives en témoignent. Pour les autres, le film de Bendjelloul est une catharsis. Oui, parfois les morts reviennent à la vie, le pur et le juste se rejoignent, les larmes peuvent couler, tout est réparé. Ce n’est pas une émotion facile, juste des retrouvailles. Le soir de la projection, Sixto Rodriguez était là, il a chanté. Le reste n’a pas d’importance.

Car les derniers sont les premiers…

“Soon you know I’ll leave you
And I’ll never look behind
‘Cos I was born for the purpose
That crucifies your mind”

Sugar Man, un film de Malik Bendjelloul, 1 h 25
Sortie en France le 26 décembre 2012 – Disponible en DVD

Diffusion sur Arte le vendredi 3 mars 2017 à 22h40

Pour découvrir la musique de Sixto Rodriguez, deux rééditions essentielles chez Light In The Attic, celles de Cold Facts et Coming From Reality, sans oublier, en guise de compilation officielle, la B.O du documentaire Searching For Sugar Man.

Les fans seront ravis d’apprendre que Charles Bradley a enregistré, toujours sur le même label, une version très soul de I Slip Away, un titre de Rodriguez de 1967 !

La rumeur court que Sixto Rodriguez pourrait entrer en studio pour enregistrer un nouvel album, c’est ce que nous lui souhaitons…


3 avis pour “Sixto Rodriguez : Sugar Man

  • 04/02/2013

    Je sais… J’essaie de le convaincre qu’il n’a pas l’oreille absolue 😉 Merci pour la découverte de Sugar Man by Free Association !

  • 28/01/2013

    Alors là ! Comparer le I Wonder de Rodriguez à Cookie Dingler, j’avoue… La bonne nouvelle du moment : Sixto Rodriguez sera en concert au Zenith de Paris le 4 juin 2013 !

  • 28/01/2013

    Je ne sais plus où mon père a eu la révélation (France Inter ?), mais depuis, il est accro, et il nous fait partager son addiction ! Après, je ne suis pas toujours d’accord avec lui : je ne retrouve pas dans le « I Wonder » le « Femme Libérée » de Cookie Dingler.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.