Segal / Faccini : Interview

Le magnifique « Songs Of Time Lost » de Piers Faccini et Vincent Segal vient de sortir en cette fin août 2014 qui n’en finit pas de s’attrister. Derrière une apparente austérité – la très belle voix de Piers ne s’appuyant que sur le violoncelle de Vincent et sur une guitare sèche – s’y cache une sensualité mélancolique, une pureté presque originelle. Nous en avons parlé avec les deux artistes : une interview sous le signe de l’amitié… et de l’éternité.

Album - Songs Of Times Lostwww.horsdoeuvre.fr : Piers Faccini, Vincent Ségal, une longue histoire ?

Piers Faccini : Nous nous connaissons depuis 1989 pour donner une date précise. J’étais destiné à l’époque au Chelsea College of Arts à Londres, où j’ai grandi, mais j’ai changé mes plans à la dernière minute à cause d’une fille que j’ai suivie à Paris. Comme il était trop tard pour passer l’examen d’entrée aux Beaux-Arts, je m’y suis inscrit comme auditeur libre et je suis resté. Quelques temps plus tard, je me suis retrouvé dans une fête où j’ai rencontré Vincent.

www.horsdoeuvre.fr : Vous vous êtes tout de suite reconnus en tant que musiciens ou votre rencontre est tout simplement le fruit du hasard ?

Vincent Ségal : Le hasard n’a rien à voir là-dedans, Piers faisait la tête à cette soirée et moi aussi, on s’est dit qu’on allait faire la gueule tous les deux et on a commencé à parler, entre autres, de musique.

Piers Faccini : Ce qui est drôle c’est que nous avions déjà à l’époque des goûts assez éclectiques qui sont restés un peu les mêmes aujourd’hui. J’étais fan de hip-hop mais j’adorais aussi les Smiths, le blues, Fela Kuti…

Vincent Ségal : On a aussi parlé de peinture, de Bacon… On se retrouvait sur plein de choses. En revanche, lorsqu’on a voulu jouer ensemble, j’ai été vraiment intrigué. Piers arrivait d’Angleterre mais son approche n’avait rien de cloisonnée : je me suis dit « S’il pouvait rapper tout en chantant du blues, ce serait vraiment le paradis ! ».

HdO : Et c’était le cas ?

Vincent Ségal : Oui ! Ce qui tombait bien ; pour ma part j’ai toujours détesté en France le côté « Yé-yé » : faux Américain, faux blues man, ce qu’il n’y a pas chez les Anglais, probablement à cause du rapport à la langue, de leur longue tradition du chant. Ils ont d’ailleurs su s’approprier le blues sans faire de pâles imitations, à l’instar des Stones, des Kings, avec juste ce qu’il faut d’arrogance. Pour ma part, je revenais d’un an au Canada où une bourse classique m’avait permis de me frotter au free jazz, à la musique expérimentale, mais à la musique pop, très peu. J’étais le seul là-bas à écouter les Beastie Boys, c’est dire… Travailler avec Piers, c’était « Alléluia ! ». On a très vite décidé d’aller jouer dehors, au Bateau-Lavoir ou à la Galerie du Jour d’Agnès B – qui était d’ailleurs venu nous écouter -, de faire la manche s’il le fallait. C’était une sorte d’âge d’or pour nous où l’on ne se posait pas de questions. L’expérience que j’ai acquise alors m’a servi tout au long de ma carrière quand j’ai accompagné des artistes comme Dick Annegarn, Mathieu Chédid et bien d’autres…

HdO : Une rencontre fondatrice donc… Et pourtant vous avez attendu tout ce temps –là pour vraiment mener à bien un projet commun ?

Vincent Ségal : Personnellement, je ne le vois pas comme ça. Par exemple, il y a quelques années, Channel 4 a passé commande à Piers de musique pour des documentaires, je venais jouer avec lui et j’adorais ça. C’était pour moi aussi sérieux que Songs of Time Lost, l’implication était la même. Bien sûr, nos vies, nos parcours professionnels, nous ont parfois éloignés mais toujours brièvement. Lorsque j’ai réalisé mon album solo, T-Bone Guarnerius, j’ai fait appel à Piers que l’on n’avait jamais véritablement entendu en France, je voulais que le public découvre, et aime, cette voix… Dans la foulée, on a trouvé le moyen de réaliser son premier album, rien de nouveau donc !

Piers Faccini : Cela fait également longtemps que nous jouons ensemble sur scène, on nous l’a souvent spontanément demandé même si nous n’avions pas d’album à présenter. Je crois d’ailleurs que cette longue histoire commune, cette connivence, s’entend dans notre musique…

HdO : Songs of Time Lost comprend des morceaux napolitains, des compositions personnelles et des reprises, comment avez-vous effectué ces choix, décidé de l’agencement de l’album ?

Piers Segal - Songs Of Times LostPiers Faccini : Pour moi, c’est à la fois un clin d’œil à ce que l’on fait depuis 25 ans, sans trop réfléchir, très naturellement, tout en racontant une histoire, l’histoire d’une amitié, tout ce que nous avons partagé, en musique, dans nos vies. Il y avait énormément de morceaux que nous aurions pu choisir mais au final, tout a été très vite.

Vincent Segal : Pour donner un exemple, tout ce qui est italien vient de Piers et évoque sa famille, ses enfants, sa femme, des moments forts de sa vie. Sur certaines musiques, je nous revois marchant tous les deux dans Hyde Park… Le choix de Mangé pour le cœur d’Alain Péters vient de ma rencontre avec Loy Erlich et René Lacaille qui jouaient avec lui à La Réunion et de notre fascination commune avec Piers pour la langue créole, qu’elle vienne de la Guadeloupe, de La Martinique ou d’ailleurs. Avec Péters, j’ai eu l’impression de découvrir quelqu’un comme Léo Ferré ou Jacques Brel, profondément lié, même un peu tristement, à la France. On aurait pu craindre les critiques par rapport à l’accent de Piers, Anglais ayant adopté la langue française, mais ça n’a pas été le cas, il a ce talent particulier de s’approprier une langue. J’ai le souvenir de Maliens impressionnés et profondément touchés après l’avoir entendu chanter en bambara… Au fond, lorsqu’une musique est universelle, même si ce n’est pas Bach ou Malher, ce genre de question ne se pose plus…

HdO : Chaque morceau a son histoire, au sein d’une histoire commune, à la manière d’une collection d’instantanés, et pourtant, lors de notre première écoute, il nous est apparu comme « un tout » indissociable, comme une eau tranquille s’écoulant harmonieusement.

Piers Faccini : Si l’album n’avait pas été conçu ainsi, il n’aurait pas été fidèle à notre vision artistique. La peinture m’a appris que l’on est toujours sous l’influence de nos maîtres et parfois, l’on s’y noie volontairement pour mieux s’en extraire ensuite. Cette approche, assez traditionnelle finalement, liée à la lenteur et à la rigueur, nous est commune. La pratique d’un instrument comme le violoncelle ne peut être qu’extrêmement réfléchie, porteuse de sa propre philosophie.

HdO : On compare souvent le violoncelle à la voix humaine ; Songs Of Time Lost n’est-il pas finalement construit comme une partition où deux voix se répondent sans cesse ?

Piers Segal- Songs Of Times LostVincent Segal : J’ai une grande fascination pour la Voix, que je rapproche parfois de la sensation de vol. Lorsque j’entends le réveil des oiseaux à l’aube, j’ai envie de chanter comme eux avec mon violoncelle, de voler comme eux. Au niveau du timbre de l’instrument, je cherche des voix, celles qui se cachent dans cet instrument à priori inanimé. Je ne chante pas moi-même ; je chantais très bien quand j’étais enfant et lorsque j’ai mué, mon timbre est devenu creux, nasillard, alors j’ai tout arrêté. J’étais un adolescent un peu triste, mal dans sa peau, et le violoncelle est devenu pour moi ce que disait Pete Townshend de sa guitare « Avec elle, j’avais toujours un gros nez mais j’arrivais à avoir des copines » : un rempart, une bouée de sauvetage.

HdO : Vous avez enregistré cet album dans des conditions un peu particulières…

Vincent Segal : Pas pour nous ! Si nous faisons très peu de prises et jouons en acoustique, c’est que nous jouons pour le public, même très restreint, qui assiste à nos sessions : producteur, amis, famille…

Piers Faccini : C’est-à-dire exactement de la même manière que lorsque nous avons joué pour la première fois ensemble lorsque nous avions 18 ou 19 ans : nous avons simplement décidé de l’enregistrer. Outre deux compositions originales écrites peu de temps avant l’album et La Villanella, une chanson napolitaine, tous les autres morceaux avaient déjà été joués sur scène, heureusement…

Vincent Segal : Ils ont bien mûri, même si la sensation d’être avec Piers sur scène est la même qu’il y a 20 ans.

HdO : Songs Of Time Lost, c’est une manière d’arrêter le temps, une forme de « temps retrouvé* » ?

Vincent Segal : Oui, un peu de tout cela, exprimé par une expression apparemment impropre en anglais…

Piers Faccini : En inversant les mots, il me semblait donner une tonalité poétique, un peu abstraite, au titre de l’album. Ce n’est qu’un détail mais le clin d’œil proustien est bien là. Le texte qu’a écrit Vincent pour l’album va dans ce sens-là : mettre un disque et entendre la voix des morts, des fantômes… J’aime beaucoup cette idée car je me sens toujours hanté, par la voix de Skip James, par Alain Péters, par la peinture de Velasquez, de Fra Angelico, de Giotto…

Vincent Segal : Comme en Afrique où l’on entend la voix des ancêtres dans les cordes de la kora, comme lorsqu’on lit un livre : les voilà les fantômes, et pourtant ils n’existent que par les vivants ! Dans ces Songs Of Time Lost, bien que très proches l’un de l’autre, nous ne sommes pas que deux à chanter et jouer sur ce disque, mais beaucoup plus…

*Merci Marcel…

www.piersfaccini.com

Piers Faccini et Vincent Ségal en concert en avril 2015

 

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