Ryley Walker – Interview That Has Been Sung

« Je peux prendre le canapé ? ». En voilà un jeune homme poli… Mais bien sûr, on lui cède volontiers la place ! Après tout il arrive tout droit de Belgique – ou d’ailleurs – et semble victime d’un jetlag persistant. Ryley Walker, car c’est bien lui, s’installe sur le Chesterfield et s’y allonge de tout son long.

La tête bien calée sur un accoudoir, son visage se fend d’un large sourire qui évoque plus le chat du Cheshire que le traditionnel sourire ultra brite à l’américaine. « Je suis prêt pour ma séance, je dirai tout ! ». Il plaisante d’une voix lente et un peu monocorde, se frotte les yeux jusqu’à en rougir, s’ébouriffe des cheveux qui n’en n’ont pas besoin… pourvu qu’il ne s’endorme pas. Heureusement, on lui apporte un café, qu’il entreprend de boire couché, c’est très très périlleux. J’ai presque envie de lui demander ce qu’il ferait si on touchait à son tapis persan mais je me retiens, de toute façon, le pilote automatique est déjà réglé sur « gonzo » : espérons juste qu’on pourra sortir les trains d’atterrissage.

C’est qu’elle n’en finit pas la tournée de Ryley Walker ! Depuis deux ans qu’on le suit à la rédaction, son itinéraire donnerait presque le tournis. « La tournée recommence chaque matin quand j’avale mon petit-déjeuner » constate t-il, philosophe. C’est vrai que ça doit être étrange, à 27 ans à peine, d’aller comme ça de pays en pays, de jouer sans cesse dans des endroits différents, de Chicago à Sydney en passant par le Brésil – bientôt – ou l’Angleterre, où la renommée du songwriter commence à faire du bruit. « C’est vrai, le public européen est beaucoup plus impliqué, les gens savent pourquoi ils sont là. Aux États-Unis, ils se précipitent niveau bar pour s’en jeter un le plus vite possible, mais bon, ça me va aussi. Ici, tout est très exotique pour moi, je ressens une énergie très sincère. Et être loin de chez moi, rencontrer sans arrêt de nouvelles personnes, c’est ce que j’aime par dessus tout, ça et jouer dans des petites villes, en province. A Paris, à Chicago, tu peux aller écouter un concert tous les soirs de l’année si tu en as envie, il y a de quoi être blasé ; je me souviens par exemple d’un concert à Lyon où les gens hurlaient façon « what the f..k, waaahhh ! ». Il sourit à ce souvenir.

The rule is, jam to-morrow and jam yesterday – but never jam to-day
Lewis Carroll – Through the Looking Glass and What Alice Found There

En ce qui nous concerne, c’est à Paris, au Petit Bain, que l’on a pu constater combien les prestations de Ryley Walker, qu’il soit seul ou accompagné, comme ce fut le cas, d’un batteur et d’un bassiste, ont quelque chose d’électrique, amenant presque inéluctablement à la transe, bien au-delà du folk et de ses compositions initiales. Il me l’accorde : « c’est le propre du jam ; je laisse toujours la porte ouverte, c’est ce qui rend le live plus excitant, les morceaux évoluent sans arrêt. Il y a tant de chemins différents pour mener à une même chanson. L’important pour moi, c’est de maintenir cette tension un peu folle, ce que permet une relation musicale intime. Quand je suis sur la route, j’écris sans arrêt : je ne suis pas du genre à rentrer à la maison, à m’asseoir et à composer. Mon dernier album a été très facile à écrire, vraiment plaisant. Je me suis éclaté à composer les chansons, à les jouer sur scène et à les faire évoluer en live ; c’est ce que je pouvais faire de plus sincère et de plus honnête. C’est vraiment ce que j’ai fait de mieux jusqu’à présent et j’ai tellement hâte qu’il sorte. »

Arrivé à ce point précis, la journaliste gamberge. Il faut dire que le fameux l.p, « Golden Sings That Have Been Sung », n’est jamais arrivé entre ses mains avant l’interview, et pour pousser, non pas la chansonnette, mais la « gonzo confidence », en résumé : ça craint. Mais revenons-en à la gamberge, le lascar sous-entend donc qu’il vient de pondre un 3ème album – ah, l’écueil du 3ème album, pardon… – bien meilleur que les précédents, qui soit dit en passant étaient loin d’être des bouses.

« Oui, insiste t-il, le troisième album est vraiment différent, c’est un peu comme un nouveau départ pour moi ; le rythme est beaucoup plus lent, détendu, réfléchi. L’écriture des chansons, les paroles, la guitare, tout est meilleur en fait. La formation qui m’accompagne est à peu près la même à une ou deux exceptions près mais les influences sont plus jazzy, la guitare, moins présente. D’ailleurs, je commence à détester la guitare en fait… » Il plisse les yeux, un rien chafouin : je sens la blague monter, ou pas, va savoir… « Il y a beaucoup plus d’espace entre les notes, le minimalisme l’emporte sur le maximalisme, c’est plus chaleureux, plus joli, beaucoup moins « cliché 1 »…

Là, je l’arrête, il ne sous-entend tout de même pas que ses deux premiers opus l’étaient, cliché ? Si ! Il proteste : « je les déteste, ils sont affreux, de la merde en barre ! ». Pour un peu, je m’en étoufferais et j’essaye de le faire revenir à la raison. Allez, non quand même, je ne vais pas écrire ça… « Attention, je ne dis pas que tu as tort, mais moi, je sais que je les ai écrits trop vite, que Golden Sings That Have Been Sung est bien meilleur ! Au-delà de ma voix, j’ai surtout envie d’expérimenter avec les mots. A mes yeux, j’ai pondu des paroles merdiques sur mes deux derniers albums (sic!) et je suis assez fier de dire que c’est bien meilleur sur le dernier. Je ne sais pas si le public écoutera, ou comprendra – je dis ça pour ceux qui ne parle pas l’anglais – mais quant à moi, je les apprécie vraiment plus. »

Dreams of the Rarebit Fiend
Les cauchemars de l’amateur de fondue au Chester, un comic strip très digeste du grand Winsor McCay

La voix, voilà un sujet qui me préoccupe. En live, et sur certains morceaux comme Summer Dress, Ryley Walker utilise une technique très proche de celle de Tim Buckley, surtout dans les aiguës ; il n’hésite pas à scander, gémir ou feuler jusqu’à la distorsion sonore. Allez, j’ose – en m’excusant presque – lui parler de l’obsession que je porte au grand Tim et à son incroyable discographie. S’il me dit qu’il n’aime pas, je me lève et je sors, là tout de suite ! Mais non, pour quelques instants, il laisse son sens de l’humour un peu tordu de côté : « Je suis comme toi un très grand fan de Tim Buckley, mais qui ne l’est pas en fait ? C’est vrai qu’il n’est pas plus connu en Europe qu’aux États-Unis mais ceux qui aiment sa musique l’apprécient vraiment. Les albums de Tim Buckley que je préfère ? Llorca et Blue Afternoon sont à mon avis les deux meilleurs, mais tout ce qu’il a fait est bon. Tout dépend en fait quelle personnalité barrée il avait envie d’endosser. J’aime vraiment beaucoup Blue Afternoon : c’est un album très cohérent, extrêmement bien conçu ». Et Starsailor dans tout ça ? Ceux qui ont vu et écouté certains morceaux de bravoure de Ryley Walker (à méditer, le prochain album sortira en version collector avec une version live de Sullen Mind de… 40 minutes !) comprendront l’allusion. « Starsailor ? Je crois que le nouvel album va un peu dans cette direction, il y a des expérimentations vocales, des compositions jazzistiques un peu bizarres mais ça ne va pas aussi loin que le titre éponyme. Je ne pourrai jamais aller jusque là et surtout, ce n’est pas aussi sombre et hypnotique. J’ai envie que ça marche, que les gens écoutent mes disques. Quelque chose d’aussi « avant-garde »2 risquerait de repousser les gens… Mais oui, j’apprécie vraiment ce style de musique. »

Les textes de Tim Buckley étaient, rappelons-le, très construits, ceux de Ryley Walker aussi, mais dans un genre différent, à la fois réaliste, imagé et curieusement décalé. On a néanmoins du mal à l’imaginer en train de lire Keats à la lueur de la bougie. Après tout Ryley Walker, c’est aussi le type qui explique sur son compte Twitter qu’il a oublié son paquet de cigarettes, alors si on peut le dépanner pour le prochain festival ? Ou qui prend en photo des pots de mayonnaise parce que c’est la fête nationale : no comment… « La poésie, je n’en lis pas vraiment, je ne déteste pas non plus, je ne suis juste pas un amateur du genre. Je lis beaucoup c’est vrai mais plutôt tout ce qui est non fictionnel. J’aime les livres d’histoire, les biographies. Dernièrement, j’ai surtout lu des ouvrages sur la musique gospel, le sud des États-Unis… J’adore aussi les livres sur l’histoire de Chicago, la ville où je vis. Chicago, c’est une grande ville industrielle, il y a au moins 3 millions de gens qui vivent là, c’est immense. A quatorze heures de l’océan le plus proche, en plein milieu du pays, on peut y vivre pour presque rien. Il y a beaucoup d’étudiants, beaucoup de bonne musique à écouter, de la bière pas chère et… de la deep-dish pizza ! » Il savoure le mot comme s’il venait de dire quelque chose d’érotique, glisse un regard en coin et je commence à avoir des visions psychédéliques de mozzarella dégoulinante et de stroboscopes rouge tomate ; espérons que les pieds du Chesterfield ne fondent pas !

The top will make you grow taller…
Lewis Caroll – Alice’s Adventures Under Ground

Au moins, Chicago l’inspire, c’est certain, et il n’est pas tout à fait le jeune homme champêtre que laissait suggérer la pochette de Primrose Green, son album de 2015. « Pour être honnête, je n’aime pas plus que ça la nature. Je suis tout sauf un péquenaud, j’aime les grandes villes ! C’est pour ça que je trouve mon nouvel album plus en accord avec ce que je suis. La campagne, conduire à travers champs, ça va bien un jour ou deux, mais moi, j’aime ce qui bouge. Ce que j’apprécie le plus, c’est me promener dans les rues, rencontrer des gens un peu fous, m’arrêter pour un taco ou un sandwich et m’imprégner du bruit, de l’écho de la nuit. » J’avoue, je suis déçue, surtout à cause du mouton, il avait l’air si cool ce mouton ! Il pouffe : « C’est surtout le mouton d’un copain, désolé, et une jolie imagerie, c’est vrai, mais c’est tout. »

Résumons : Ryley Walker n’est jamais tout à fait là où on attend qu’il soit. A l’image de sa musique, il se dédouble et se dérobe sans cesse ; même son visage change d’un instant à l’autre jusqu’à en être presque méconnaissable. Musicalement polymorphe, il dévore à peu près tout : « des gens que je connais de Chicago comme Circuit des Yeux3 ou en ce moment American Music Club, un groupe de San Francisco, mais ça peut être aussi des compilations de hillbilly, Henry Flynt et ses expérimentations sonores4 : à vrai dire, beaucoup de trucs étranges, tout ce qui est décalé m’attire. Pour le reste, John et Alice Coltrane, quittent rarement ma platine ». Alice Coltrane, l’écho de sa harpe résonne comme un hommage sur Age Old Tale, mais c’est une autre histoire…

Comme le garçon a de l’appétit, je lui explique pour finir le concept d’HdO : musique, boissons pour grandes personnes et bonne cuisine. « Ah, les meilleures choses de la vie ! » L’idée lui plaît, d’ici à ce qu’on appose un tampon « HdO, by appointment to Ryley Walker », il n’y a pas loin mais je me contente de lui demander ce qu’il nous conseillerait pour écouter Golden Sings That Have Been Sung, son superbe nouvel opus. Il sourit, jubile d’avance et propose « un verre de Kentucky Bourbon, bien tassé et doux en bouche ». En plat de résistance ? Des « champignons magiques bien sûr », mais je chasse la chenille du pied… Non, allez, il réfléchit encore : « des œufs Bénédicte et une cigarette ! ». Gastronomique…

L’horloge a tourné à l’envers et on finit par se lever. Mesdames et Messieurs, la compagnie Gonzo vous remercie et espère vous revoir prochainement sur ses lignes ! Ryley Walker disparaît quelques instants, réapparaît, chante du Jackson Browne et me demande si je connais la version de la chanson par…, mais par qui déjà ? Dehors, le temps est reparti à l’orage tiens. Funny thing he said…

1 – En français dans le texte
2 – Également en français dans le texte…
3 – Ryley, si un hasard incroyable faisait qu’on te traduise cet article, je tiens à préciser que j’ai cherché pendant des jours qui pouvait être cette Circa Day U que tu me conseillais. Pour info, en français, on prononce autrement ! Si ce n’est pas d’elle dont il s’agit, autant pour moi, en tout cas, c’est vraiment intéressant… et bizarre en effet.
4 – Selon mes sources, le Henry Flynt en question serait un musicien, philosophe et adepte de l’anti-art, à réserver aux aventuriers du Wild West sonore donc.
Merci à Indeflagration pour l’organisation de la soirée Déflagration#1 et pour le cliché du live !

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