My Brightest Diamond : ITW

Ce jour-là, le 28 mars 2012, dans une rue Yves-Toudic étrangement brûlée par le soleil,  Shara Worden, alias My Brightest Diamond, réglait les derniers détails de son spectacle à l’Alhambra.

Jamais le festival Les Femmes s’en mêlent n’avait aussi bien porté son nom… Les « filles » allaient être nombreuses ce soir-là, et toutes sur leur 31, dans la salle comme sur scène. La toute mignonne Ladylike Lily – française comme sortie d’une « boîte à musique » venue du froid – assurant la première partie, tandis que Christine and the Queens, sensation électro-pop également made in France, rejoindrait sur scène My Brightest Diamond un peu plus tard. Un Hymne à l’Amour et au public parisien pour lesquels Shara Worden devait convoquer les fantômes d’Édith Piaf et de Nina Simone. Un pur moment de grâce…

Mais nous voici pour l’instant dans une loge, Shara et moi, assises l’une à côté de l’autre. Surprenant de découvrir que cette voix si puissante et si particulière est celle d’un petit bout de femme au regard malicieux, à la fois posée et très professionnelle. Très loin de la créature bondissante, tour à tour figure de butô, feu-follet ou chanteuse en apesanteur qui allait enflammer le public quelques heures plus tard.

L’infante et les les sortilèges

HdO : Nous avons choisi de commencer à parler de ton évolution musicale à travers trois titres, un pour chacun de tes albums. Il s’agit de Magic Rabbit (Bring Me the Workhorse, 2006), Black and Costaud (A Thousand Shark’s Teeth, 2008) et Be Brave (All Things Will Unwind, 2011)…

Shara Worden : Voilà qui est intéressant, car ces trois chansons ont quelque chose en commun ! Je crois qu’elles représentent un certaine quintessence du « son » My Brightest Diamond. Bon choix ! Magic Rabbit est le morceau central du premier album, il en définit le style en quelque sorte… Quant à Black and Costaud, il compte beaucoup pour moi, car j’ai participé à des représentations de L’Enfant et les Sortilèges de Ravel lorsque j’étais encore à l’école. Je jouais le rôle de l’Enfant, et pour moi cet opéra transcrit à merveille le caractère enjoué et curieux de l’enfance, cette conscience particulière du pouvoir de l’imagination auquel je suis restée attachée depuis toutes ces années. Dans la production à laquelle j’ai participé, les chaises, la théière chinoise s’animaient, se mettaient à parler… Tout cela m’a beaucoup influencée et j’ai utilisé une partie du livret pour créer ce morceau.

HdO : Ton dernier album semble plus joyeux, plus délicat et apaisé, pourtant la chanson Be Brave y surgit avec force, presque avec inquiétude, que symbolise-t-elle ?

Shara Worden : De nombreuses sources d’inspiration sont à l’origine de cette chanson. Au moment où je l’ai composée, j’ai été marquée par de nombreux événements dramatiques qui se sont déroulés un peu partout dans le monde et je me suis interrogée sur ma responsabilité en tant qu’artiste par rapport à tout cela. Les Nord-Coréens placés dans des camps, affamés et réprimés, le pétrole qui se répand dans le golfe du Mexique, le prix Nobel chinois à qui l’on refuse d’aller chercher son prix… L’injustice sociale et les problèmes environnementaux me préoccupent particulièrement, et cette chanson était l’occasion pour moi de me regarder en face et de me lancer une sorte de défi afin de changer de comportement.

HdO : Ce soir, tu vas jouer avec une formation classique, s’agit-il de Ymusic avec laquelle tu as enregistré ton dernier album ?

Shara Worden : Non, Ymusic est un orchestre de chambre basé à New York et ce soir, je jouerai avec une formation parisienne.

HdO : Est-ce que cela a modifié ta manière de travailler ?

Shara Worden : Tout à fait ! La personnalité des musiciens est différente et cela me convient parfaitement, cela me permet de modifier mon interprétation. Et je dois dire, dans ce cas précis, qu’ils sont vraiment exceptionnels.

HdO : Sur ton dernier album, comme sur scène, tu joues de nombreux instruments (ukulélé, mbira, guitare électrique, clochettes, etc.), c’est très impressionnant. Tu as une formation classique ?

Shara Worden : J’ai étudié l’opéra et j’ai passé un semestre à étudier la composition. C’était vraiment marrant, car ces leçons ont consisté pour moi à transcrire une chanson de Tori Amos (rires).

HdO : Pourquoi pas ?

Shara Worden : Mais oui ! Il s’agissait de Hotel ! Il y avait déjà des arrangements pour cordes dans l’album que j’ai réalisé avant My Brightest Diamond et, au fil du temps, je me suis rendu compte que rien ne remplaçait le fait de jouer avec de bons musiciens. C’est avec eux que l’on apprend le plus, en faisant des erreurs aussi. J’ai collaboré à plusieurs reprises avec les membres de Ymusic et c’est vrai que l’on peut rester des heures à travailler avec son ordinateur ou avec un stylo et une feuille de papier, mais que rien ne remplace cette interaction que l’on peut avoir avec de vrais êtres humains. C’est là que l’on commence à grandir…

HdO : À propos de tes influences musicales, j’ai lu quelque part, je ne me souviens plus où, que tu avais une affection toute particulière pour l’œuvre de Jeff Buckley, un goût partagé par www.horsdoeuvre.fr. Qu’est-ce qui t’a marquée le plus chez lui ?

Shara Worden : Pour moi, Jeff était avant tout capable de s’essayer à de nombreux styles musicaux et n’avait pas peur d’interpréter les chansons des autres, ce qui, au début des années 1990 et même maintenant d’ailleurs, te fait presque invariablement te retrouver dans la catégorie « jazz » pour la plupart des gens (rires). En tant que chanteuse, je suis influencée par des gens comme Édith Piaf ou Nina Simone. Et si l’on y réfléchit bien, tous les chanteurs d’opéra interprètent les chansons des autres ! C’est formidable de pouvoir écrire ses propres chansons, mais Jeff a réussi la gageure de composer de superbes morceaux comme Mojo Pin ou Grace tout en reprenant du Benjamin Britten.

(Ndlr : Il s’agit du Corpus Christi Carol, extrait du cycle A Boy Was Born de Benjamin Britten, mystérieuse association entre un texte de Christina Rossetti, In the bleak mid-winter, et un texte anonyme du 15e siècle. C’est ce dernier, porté par la ligne mélodique imaginée par Britten, que reprend Jeff Buckley sur Grace. Les Carols de Britten sont en partie interprétés par des enfants.)

HdO : Ta musique a un pouvoir d’évocation visuelle très fort. As-tu déjà songé à composer des musiques de film ?

 

Shara Worden : En fait, je travaille actuellement avec un réalisateur belge et nous espérons faire un film ensemble, si nous trouvons le financement, bien sûr. Ce sera un court-métrage dont j’écrirai la musique, puis nous adapterons ce projet cinématographique à la scène.

HdO : Et quel en sera le sujet, si ce n’est pas indiscret ?

Shara Worden, éclatant de rire : les diamants…

HdO : Les diamants, mais bien sûr !

Shara Worden : En fait, le thème en serait plutôt la transformation

HdO : En parlant de transformation, tu apparais souvent dissimulée sous un masque, presque un visage de marionnette. Une manière de te représenter ? De te cacher ?

Shara Worden : En fait, beaucoup de mes chansons parlent de ma grand-mère, She Does Not Brave The War par exemple, et de la thématique du passage, de la mort. Pour ma part, je suis convaincue que l’amour est éternel et qu’après notre mort, même si nous ne faisons plus partie du « temps », l’amour, lui, perdure et, mystérieusement, se retrouve au cœur des choses et des êtres.

HdO : Un peu comme dans le dernier morceau de ton dernier album (I Have Never Loved Someone The Way I Love You), où tu parles à ton fils en lui promettant que si un jour tu disparais, tu seras toujours là quelque part pour veiller sur lui…

Shara Worden : Oui, et ce masque, justement, symbolise la conversation que je pourrais avoir avec celle que je deviendrai un jour, lorsque je serai vieille. Il permet également d’imaginer ce qu’elle répondrait à celle que je suis aujourd’hui, comme un face-à-face miroir au-delà du temps…

HdO : Si je te proposais d’enregistrer maintenant un album imaginaire où tu pourrais faire participer toutes et tous ceux que tu désires, qui ou quels seraient tes « guests » et quelles thématiques aimerais-tu aborder avec eux ?

Shara Worden : Ouah… Probablement les éléments primordiaux qui participent aux forces de la nature : la terre, l’eau, le feu, le ciel… Trouver un équilibre, un juste rapport au temps, une manière d’être connecté ou pas. Une réflexion importante que Björk évoque très bien dans sa musique.

HdO : Quelques mots à propos des remix qui ont donné lieu à des albums à part entière pour tes deux premiers opus. Est-ce que ce sera aussi le cas pour All Things Will Unwind ?

Shara Worden : Non, je ne crois pas. Néanmoins, il existe un remix de Be Brave et j’ai également enregistré une version de I Have Never Loved Someone The Way I Love You, uniquement accompagnée d’une guitare électrique, qui sortira en format 45 tours (7’’). Parallèlement à cela, je viens de faire une reprise de Bird On The Wire de Leonard Cohen en collaboration avec Marc Ribot, dans les bacs le 21 avril prochain. En fait, je vais consacrer mon temps et mon énergie à la préparation d’un nouvel album.

HdO : Vraiment ? Peut-on espérer une sortie prochaine ?

Shara Worden : J’espère… Je pense, j’imagine beaucoup… Le reste peut aller très vite…

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