Liz Green en interview

C’est le début du printemps, les oiseaux chantent, et Haul Away, le deuxième album de Liz Green est sorti le 14 avril 2014 ; on en cause au jardin. Curieuse, volubile, fantasque, Liz Green ressemble à sa musique, tour à tour chaleureuse et mélancolique, ouverte sur un imaginaire si vaste qu’il déborde sur la vie et vous entraîne à la dérive, le sourire aux lèvres. À l’abordage !

www.horsdoeuvre.fr : Ton nouvel album s’intitule Haul Away, est-ce que l’on doit y voir une invitation au voyage ?

Liz green : Oui, Haul Away est un ancien terme de navigation, c’est ce que l’on crie lorsque le bateau est prêt à lever l’ancre.

HdO : Tu voulais donc que ton album soit une sorte de navire qui nous entraîne à la découverte d’un itinéraire onirique ?

Liz Green : Exactement, je voulais que ce disque ressemble à un voyage en bateau et que mes chansons soient comme de petites îles où tu t’arrêtes au gré des escales ; j’adore L’Odyssée – que j’ai étudiée à l’université – et l’histoire d’Ulysse, à l’origine, doit être dite par un poète ou un chanteur ; j’ai voulu endosser ce rôle. Et puis Ulysse est un héros sans être tout à fait héroïque.

HdO : La mer est l’une de tes sources d’inspiration ?

Liz Green : Oui, j’ai grandi au bord de la mer et j’avoue qu’elle me manque. Plusieurs chansons que j’ai écrites ces trois ou quatre dernières années (cela peut sembler très long entre deux albums mais pour moi c’est plutôt un bon tempo) avaient pour thème le voyage. D’ailleurs, il y a au moins une des chansons de Haul Away qui aurait dû figurer sur l’album précédent mais je n’étais pas assez bonne à ce moment-là pour la jouer convenablement au piano.

HdO : En parlant du piano justement, est-ce un instrument que tu as découvert récemment ou un ancien coup de foudre revenu par hasard dans ta vie ?

Liz Green - Haul AwayLiz Green : C’est un instrument que j’ai toujours aimé, je jouais déjà du piano quand j’avais huit ou neuf ans. À l’époque, j’ai supplié ma mère pour prendre des leçons et puis j’ai refusé de travailler (elle éclate de rire), du coup j’ai tout oublié et je me suis retrouvée dans l’incapacité totale de jouer. Mes parents ont gardé le piano et ont décidé un jour de s’en séparer – c’était il y a trois ou quatre ans – je leur ai dit « par pitié, ne le vendez pas, donnez-le moi ! » et voilà donc l’instrument dans mon appartement de Manchester, enfin dans ma chambre, car je partage une maison en colocation…

HdO : Oh !

Liz Green : Oui, oui : un lit, une table, un piano…

HdO : Une sorte de cocon, un refuge ?

Liz Green : Oui, enfin, nous sommes en Angleterre, on peut dire ce qu’on veut mais on ne peut même pas avoir une maison à nous (rires) ! Donc voilà, le lit est d’un côté, le piano de l’autre, je peux jouer de mon lit  (elle étend les bras en un large geste et fait mine de s’écarteler entre l’un et l’autre) et me réveiller tout en plaquant quelques accords…

HdO : Est-ce que l’arrivée de cet instrument a changé ton approche de la composition ? Sur le premier album, guitare et cuivres dominaient. Penses-tu que cela confère à Haul Away une coloration particulière ?

Liz Green : Oui, le ton est plus libre ! C’est peut-être un peu meilleur (se reprenant, sourire en coin), non, ce n’est pas meilleur voyons… mais si, ça l’est, largement ! Je crois surtout que j’ai beaucoup plus confiance en moi avec cet instrument. Voir les touches, les gestes que font les mains sur le clavier m’aide beaucoup. Avec la guitare, même si désormais je joue presque uniquement au feeling, l’improvisation est plus difficile. Oh, bien sûr, je fais encore des fausses notes au piano mais je sais d’emblée quelle note je veux jouer, après tout, elles sont toutes dans l’ordre ! À la guitare, elles vont dans tous les sens…

HdO : Le piano est ton ami, en quelque sorte ?

Liz Green : Oui, c’est un instrument très sympathique, il a juste la taille qu’il faut pour que tu puisses l’embrasser, tu tends les bras et il est tout à toi (elle éclate à nouveau de rire).

HdO : Comme le violoncelle…

Liz Green : C’est ça !

HdO : On parle de toi la plupart du temps comme d’une chanteuse folk, est-ce que cette définition te convient ? Tu es tout de même très proche du blues…

Liz Green : Le terme « folk » me convient dans le sens où je raconte des histoires. Les chanteurs folk « disent » leurs chansons plutôt qu’ils ne les chantent. Mais au fond, je n’y connais pas grand-chose, on m’appelle folk singer, très bien, mais je crois que je suis avant tout quelqu’un d’un peu bizarre… qui fait de la musique.

Ici, des chants d’oiseaux, moineaux, merles ou rossignols parisiens se font entendre avec force dans un grand élan d’approbation.

HdO : Bizarre ?

Liz Green : Disons que je ne rentre pas facilement dans le moule, ce qui cause parfois bien des problèmes.

HdO : Dans l’industrie du disque, par exemple ?

Liz Green (éclatant de rire en guise de réponse) : «Mais comment allons-nous t’appeler, comment allons-nous nous occuper de toi alors que nous ne savons même pas qui, ou ce que tu es ! » Au fond, ça me plaît, j’aime déstabiliser un peu les gens, et pourtant ce nouvel album sonne tout à fait comme moi. Le premier, O, Devotion, reflétait avant tout l’influence des musiques que j’écoutais pendant que j’écrivais, du blues, principalement.

HdO : Du blues américain ?

Liz Green - Haul AwayLiz Green : Oui, celui des tout débuts, des années 20 aux années… allez, 40 ! Dès que cela devient « électrique », cela perd tout intérêt à mes yeux. Par exemple, j’adore Blind Willie Mc Tell* qui m’a beaucoup inspirée d’un point de vue vocal, beaucoup d’aveugles en fait (rires) : Blind Willie Dixon, Blind Mamie Forehand, en plus, en ce qui la concerne, elle a vraiment un super nom (rires). Mais Son House reste mon préféré, à tel point que j’aurais voulu qu’il soit mon grand-père ou quelque chose du genre, de toute façon, c’est mon grand-père musicalement parlant…

HdO : Un grand-père imaginaire ?

Liz Green : Oui, cela peut même sembler un peu idiot mais O, Devotion s’appelle ainsi parce qu’un jour, j’ai fait un rêve où Son House me chantait une chanson. Quand je me suis réveillée, je ne me souvenais pas des paroles mais du titre : O, Devotion.

HdO : Tes chansons empruntent au blues des thèmes comme la souffrance, la perte, l’amour qui s’en va…

Liz Green : Toutes ces choses qui rendent l’existence intéressante ! J’ai d’ailleurs tendance à me rendre la vie un peu plus compliquée que ce qu’elle devrait être, tu vois ce que je veux dire ? Sur cet album, je me suis vraiment rendu compte que j’y allais un peu fort : « Ouiiiin, ma vie est finie, mes meilleures années sont derrière moi ! » (Elle mime un énorme désespoir et fait semblant de pleurer à gros bouillons tout en riant.) C’est faux, bien entendu… J’ai tendance à rester un peu sur ma faim lorsque les choses vont ou finissent bien, avec cette sensation d’inachevé : quoi, c’est tout ? Et pour être honnête, même si j’apprécie les chansons qui expriment des sentiments joyeux, ce genre de choses ne m’arrive pas souvent dans la vie, ce qui est paradoxal car je suis quelqu’un de plutôt enjoué.

HdO : Oui, tu me disais d’ailleurs que certaines de tes chansons se déformaient d’elles-mêmes. C’est un peu ce que je ressens à l’écoute, par exemple, de Empty Handed Blues : c’est un peu dérangeant, on ne sait plus trop où on en est et pourtant on en redemande…

Liz Green : J’aime la musique qui déstabilise et touche en profondeur. Ça ne me gêne pas du tout que les gens soient tour à tour interloqués, tristes et heureux, au contraire. Au fond, je fais des chansons car je ne suis pas capable d’écrire de la poésie…

Cette fois, un cortège de mouettes passe au-dessus de nos têtes, ce qui est toujours un peu surprenant à Paris.

HdO : C’est pourtant sensiblement la même chose, le rapport du texte à la musicalité…

Liz Green : Mmmmm ! J’ai un ami poète qui te prouverait définitivement le contraire ! Chez moi, les textes passent en général après la musique ; une expression en particulier se glisse parfois dans une chanson car elle sied à la musique, tout simplement. En général, je commence par chanter n’importe quoi, une sorte de yaourt, et les mots jaillissent.

HdO : Une approche artistique instinctive que l’on retrouve dans tes illustrations. C’est un univers visuel très cohérent, également présent dans tes vidéos.

Liz Green : Oui, j’aime le dessin – que je pratique – mais je suis surtout passionnée d’animation, même si ce n’est pas moi qui réalise ces petits films ! C’est une forme d’art que je trouve vraiment intéressante, complexe et parfois plus émouvante que les films qui mettent en scène des êtres humains.

HdO : En parlant de ça, je t’ai vue une fois porter sur scène un masque en forme de tête d’oiseau, et ces petits êtres ailés apparaissent souvent dans tes chansons, dans tes clips, ce sont des animaux qui comptent pour toi ?

Liz Green : Beaucoup de gens aiment les oiseaux, non ? En particulier les musiciens… Mon père est également un grand observateur d’oiseaux, cela vient probablement en partie de là. Et puis, quand tu vis en ville, il ne te reste pas grand-chose à part eux pour te rapprocher de la nature…

HdO : Oui, enfin, les pigeons…

Liz Green : Et je ne te parle pas des pigeons de Manchester, ce sont probablement les animaux les plus malades du monde, on dirait des zombies, j’en ai même vu un qui n’avait plus de bec, juste la langue qui pendait (ici, la journaliste éclate à son tour d’un rire peu professionnel). Mais les oiseaux incitent à la métaphore, comme Horus, le dieu égyptien, et si je ne devais avoir qu’un pouvoir magique, un seul, ce serait sans aucun doute celui de voler. D’ailleurs, je vole souvent dans mes rêves, l’air y est tangible, je n’ai qu’à bouger les bras, comme si je nageais…

HdO : Dans cette mer de larmes qui recouvre ton visage sur la pochette de Haul Away !

Liz Green : Ou pas… mais sur la pochette, c’est bien ça, je me noie dans mes propres larmes, j’ai – littéralement – le blues (rires) !

*Ndlr : De son vrai nom, Willie Mc Tear (ça ne s’invente pas), à écouter absolument ne serait-ce que pour la tessiture particulière de sa voix, parfois étonnement jeune et ténue.

Pour découvrir un peu plus l’univers de Liz Green : lizgreenmusic.co.uk

Liz Green sera en tournée en avril – mai 2014 avec un passage à la Flèche d’Or le 5 mai dans le cadre des Pias Nites.

 

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