Beauté pour tous

C’est au milieu d’une forêt de Gibson que j’ai rencontré La Maison Tellier, du moins ses membres principaux, Helmut et Raoul, vrais faux-frères de scène, chant et contre-chant d’une parfaite harmonie. Interview croisée sous forme de conversation, où l’on parle de la genèse de leur nouvel (et excellent) album, Beauté pour tous, de chanson engagée, de littérature et de la nouvelle scène française…

www.horsdoeuvre.fr : Beauté pour tous est votre quatrième album ; dès la première écoute, j’ai eu l’impression d’un tournant radical. Résultat d’un désir soudain ou d’une tentation lointaine ?

Raoul Tellier : Il y a un peu des deux…

Helmut Tellier : Peut-être que ce changement était en germe et que chaque disque précédent a été une étape supplémentaire pour y arriver. Comme dit Raoul, il y a un peu des deux : après L’Art de la fugue en 2010, nous avons essayé de tirer les enseignements de ce qui nous avait déplu dans ce disque…

La Maison Tellier - Beaute pour tousHdO : Mais ce disque était très bon et il a été bien reçu !

Helmut : Oui, mais nous sommes restés un peu sur notre faim : en termes de choix, d’ordre et d’aboutissement des chansons, de prise de son, de mixage… beaucoup de choses, en fait. Cela correspondait aussi à la fin d’une époque. L’Art de la fugue est le dernier disque que nous avons fait avec notre « réalisateur historique », c’est-à-dire celui qui nous a repérés et nous avait proposé d’enregistrer dans son studio. Je crois que nous avions fait le tour de la question en ce qui concerne l’association « country-banjo-trompettes-mariachi-country-cowboys ». Qui sait, si ça avait été un carton interplanétaire, peut-être aurions-nous continué cette recette-là (sourire) mais malgré le bon accueil du disque et une belle tournée, dès que nous avons eu un peu de temps, nous avons commencé à y réfléchir. Un temps mis à profit pour composer, trier et écrémer les onze morceaux dont nous étions le plus satisfaits, le tout dans le cadre que nous nous étions fixé.

HdO : Vous avez employé entièrement la langue française sur ces onze morceaux, ce qui m’a, je dois dire, un peu surprise à la première écoute.

Helmut : Tant mieux…

HdO : Les textes, essentiels sur Beauté pour tous, se démarquent définitivement de la variété ou de la pop pour s’approcher au plus près de la chanson française. Comment les avez-vous travaillés ?

Helmut : C’est là aussi que réside le virage. Quelqu’un nous disait récemment, à moitié pour déconner, que c’était l’« album du dialogue » et je crois que c’est un peu le cas. Au lieu de travailler chacun de notre côté, Raoul et moi, nous avons pris les choses en main à deux, avant de rapporter les chansons au reste du groupe. L’expérience acquise sur nos précédents albums nous a appris que vouloir contenter tout le monde amène une sorte de nivellement qui n’est pas forcément souhaitable. Peut-être que ça s’entend… Sur Un bon Français, La Maison de nos pères et Les Beaux Quartiers, la partie instrumentale a été complètement déterminée par Raoul et j’ai ensuite rajouté les paroles, ce qui était une manière plus intéressante, plus stimulante, de travailler.

La Maison TellierHdO : Vous est-il arrivé de travailler, à l’inverse, en commençant par les paroles ?

Raoul : Je ne crois pas…

Helmut : Il y a toujours une trame, j’ai du mal à écrire en dehors de toute musique…

Raoul : Si, c’est arrivé ! C’est un peu plus complexe que ça, en fait. Il y a eu pas mal de chansons, du moins des trames musicales, que nous avons écrites pour d’autres (se tournant vers Helmut) : tu m’envoyais tes textes, ou des textes accompagnés de musique, parfois je ne prenais que le texte et je refaisais une musique dessus…

Helmut : C’est vrai…

Raoul : Et tu écrivais un autre texte sur la musique que je venais d’écrire !

HdO : Mais c’est un véritable jeu de ping-pong musical !

Raoul : C’est ce qui explique que certaines chansons de Beauté pour tous, notamment Un bon Français, ont eu un cheminement bizarre. Nous l’avions écrite pour quelqu’un qui n’en n’a finalement pas voulu. (À Helmut) Tu étais parti sur un texte qui n’avait absolument rien à voir, j’ai écrit la musique à partir de ce texte-là, nous avons modifié deux-trois trucs sur la musique et le texte définitif est arrivé bien longtemps après. Certains textes qui m’ont inspiré ne sont pas ceux que l’on retrouve sur le disque.

HdO : Un bon Français, justement, délivre un message politique… ce que vous aviez déjà esquissé avec la reprise de Killing in the Name de Rage Against The Machine, mais transposé dans une autre époque.

Raoul : Tu vois, je n’avais pas vu ça…

Helmut : L’histoire bégaye, finalement ; c’est une chanson qui est, par la force des choses, de son temps, mais qui aurait pu être d’actualité il y a cinquante ans. C’est intéressant que tu parles de Killing car c’est un titre que nous avons vidé de sa rage pour en faire quelque chose de plus contemplatif, une manière « relax » de donner notre avis. D’ailleurs, nous réécoutions hier la chanson d’Alain Souchon Poulailler’s Song, et j’ai trouvé ça super, bien meilleur qu’Un jour en France de Noir Désir ou d’autres chansons engagées…

La Maison TellierHdO : Tu n’aimes pas cette chanson ?

Helmut : Je l’ai bien aimée à l’époque mais c’est très daté. J’espère que ce ne sera pas le cas pour Un bon Français.

Raoul : On parlait justement tout à l’heure de Noir Désir et je citais l’album 666.667 Club que j’ai adoré à sa sortie, mais que j’ai maintenant beaucoup de mal à écouter.

Helmut : Oui, alors que Poulailler’s Song m’était sortie de la tête. Enfants, on l’écoutait pourtant à la maison et je voyais bien qu’il y avait dans cette chanson quelque chose d’important, même si je ne comprenais pas tout. Avec le recul, je trouve géniale cette façon nonchalante de dire « bande de cons ».

HdO : Est-ce que justement le voyage à travers les époques et les styles proposé par Beauté pour tous est une manière de distancier les messages que vous cherchez à véhiculer, le tout porté par des références très littéraires ? Pour ma part, j’en ai vu partout… À Rebours de Huysmans, par exemple…

Helmut : En fait, c’est-à-dire… enfin pour répondre directement à ta question : oui (Raoul éclate de rire). En ce qui concerne les thématiques, il y a eu des tentatives d’album concept. J’ai été assez fasciné à un certain moment par toute cette littérature décadente de la fin du 19e siècle : Mirbeau, Huysmans, des choses comme ça. À rebours est purement opportuniste, j’ai pris le titre pour le titre. J’aurais aimé faire quelque chose qui restitue l’univers de Huysmans, mais ça n’a pas été le cas : la chanson n’a vraiment rien à voir avec la pourriture ou la décadence. Prison d’Éden, en revanche, est directement inspirée d’un livre de Mirbeau, Le Jardin des supplices.

HdO : Même si tu dis ne pas être porté sur la poésie, les textes de Beauté pour tous sont très poétiques. Est-ce qu’il faut y voir une réaction à un certain courant de la chanson française ?

Helmut : Non, ça ne va pas aussi loin que ça, mais j’avoue que j’ai souffert de l’émergence de ce qu’on appelle la « nouvelle scène française » : ce côté minimaliste, c’est… chiant. Le tour du monde autour de ma salle de bains, non, ça n’a rien de cool. Nous, nous avons plutôt tendance à « maximaliser » nos chansons, c’est lyrique, avec des envolées… je trouve ça important.

HdO : Ce qui amène un côté cinématographique, comme sur La Maison de nos pères, par exemple. L’aspect visuel est important pour vous ?

Raoul : En l’occurrence, lorsque j’ai composé la musique de ce titre, j’ai réfléchi par images mais pas forcément de manière cinématographique. Certaines couleurs musicales m’évoquent des images qui n’appartiennent qu’à moi, qui me guident dans ma façon d’écrire, c’est difficile à expliquer. C’est vrai que ça peut donner l’impression d’un rendu cinématographique ; sur nos précédents albums, nous avons conçu certaines de nos chansons comme des mini B. O. de films imaginaires. Écrire sur des images est un exercice qui me plairait, j’ai cette envie de réussir à faire des chansons d’ambiance. Mais en fait, les images qui me viennent sont plutôt des couleurs, comme un terreau fugace et volatile qui s’en va une fois enregistrée la chanson…

HdO : Des couleurs ?

Raoul : Je dirais même des sentiments de couleurs…

HdO : Et de quelle couleur serait La Maison de nos pères ?

Raoul : Je ne me souviens plus (rires) !

Helmut : Un peu terre de sienne, un peu ocre (rires) ?

HdO : Et si finalement Beauté pour tous n’est pas un album concept, la différence est parfois ténue.

Helmut (à Raoul) : C’est vrai que nous avons soigné le track listing et que tu as beaucoup écouté l’album pour voir si tout fonctionnait…

Raoul : Oui, j’ai fait une quantité d’essais, assemblant les morceaux de toutes les manières possibles et imaginables. À un moment, nous avions évoqué l’idée qu’il pourrait y avoir un élément commun à toutes les chansons. Pas mal de textes étaient écrits autour du thème « conte », dans une veine très onirique, avec des références précises. Finalement, nous n’avons rien gardé de tout cela, il ne doit en rester que deux allusions dans Mauvais Coton.

Helmut : Et puis il y avait tout de même quelques contraintes : commencer par Sur un volcan et terminer par Mauvais Coton, réfléchir aux changements de rythmes une fois sur scène. Je pense que ça favorise l’envie d’écouter l’album d’une traite. Sans être passéiste, nous avons grandi à une époque où ce genre de choses était encore possible, ce qui amène un petit côté « face A, face B ».

Raoul : La face A s’arrêterait à La Maison de nos pères.

HdO : Face A, face B d’une succession de rêves, de visions de fumeur d’opium, du moins c’est ce que j’ai imaginé…

Helmut : Eh bien c’est génial…

Raoul : Oui, très bien, j’aime l’idée que chacun puisse trouver dans cet album ce qu’il veut y trouver.

La Maison Tellier – Beauté pour tous – Label AT(h)OME – www.lamaisontellier.fr

Sans oublier Beauté Partout, le live ! Disponible depuis le 27 octobre 2014.

La Maison Tellier entame en ce début 2015 une belle tournée qui devrait les emmener du Havre jusqu’à Marseille en passant par la région parisienne, n’hésitez pas, sur scène, ça vaut le coup.

4 avis pour “Beauté pour tous

  • 01/11/2013

    Belle conversation sur un disque riche qui mérite plusieurs écoutes.je ne me lasse pas de « l’exposition universelle « 

  • 25/10/2013

    Album très poétique. À Rebours est un bel hommage « opportuniste » à Huysmans. Bravo HdO pour cette riche interview.

  • 25/10/2013

    Merci pour cette précision. C’est corrigé !

  • 25/10/2013

    le concert au Divan du Monde c’est le 9 décembre il me semble

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