KYRIE KRISTMANSON : UNE TROBAIRITZ MODERNE

Depuis ses débuts à Ottawa, la chanteuse folk canadienne Kyrie Kristmanson a toujours aimé tendre l’oreille à des histoires anciennes et invisibles, à des voix fantomatiques. Son songwriting puissant et habité a ainsi ressuscité tour à tour ses ancêtres explorateurs et les femmes troubadours du Haut Moyen-Age. Avec le projet « Un Voyage de Venise à Ottawa » qu’elle a conçu avec le contre-ténor Paulin Bündgen et l’Ensemble Céladon, cette jeune exploratrice des musiques d’antan poursuit sa quête exaltée vers un nouveau monde sonore où les chansons d’hier et celles d’aujourd’hui se questionnent et se répondent intensément. Rencontre avec une trobairitz du nouveau millénaire inspirée et inspirante.

Qui était la Kyrie Kristmanson de 16 ans, qui a sorti à Ottawa deux albums autoproduits ? Quels étaient ses rêves, ses aspirations ?

A cette époque, je faisais de la trompette, un instrument qui comptait beaucoup pour moi, et je jouais dans des big bands ou dans des formations plus symphoniques. Parallèlement, j’écrivais aussi mes propres chansons. C’est à 13 ans que j’ai eu pour la première fois ce désir de chanter, de raconter des histoires. Enfant, j’ai beaucoup bougé dans tout le Canada. Je suis née à Ottawa, j’ai grandi à Montréal et j’ai habité à Regina ainsi qu’à Fredericton. A force de me déplacer dans ce vaste pays aux multiples identités et influences culturelles, j’ai ressenti le besoin de m’exprimer à travers le songwriting. Le Canada est un pays particulier parce qu’il a une vieille histoire mais il n’y en a aucun vestige, comme c’est le cas en Europe. On a donc l’impression que son histoire est condensée dans la terre elle-même, d’une façon plus ou moins spectrale. C’est ce qui fait, je trouve, que les paysages canadiens vivent sur une fréquence plus sauvage. Mes toutes premières compositions se sont vraiment nourries de cette dynamique, de ces paysages ruraux d’une beauté assez terrible. A l’époque, j’avais aussi une vision très romancée de mes ancêtres partis vers l’inconnu pour découvrir de nouvelles terres. Ce personnage de l’explorateur a aussi fortement influencé mon imaginaire artistique.

Kyrie Kristmanson et Paulin Bündgen - Photo Ula Blocksage
Kyrie Kristmanson et Paulin Bündgen – Photo Ula Blocksage

Qu’est-ce qui t’a donné ensuite l’envie de partir pour la France ?

J’étais étudiante à l’université d’Ottawa lorsque j’ai reçu un message d’Emily Loizeau sur ma page Myspace. Elle aimait beaucoup ma musique et me proposait de faire la première partie de sa tournée pour son album Pays Sauvage. C’était la première fois que quelqu’un, en dehors du Canada et de la scène musicale que je côtoyais à Ottawa, s’intéressait à ma musique. Je suis donc partie en France pour assurer cette première partie et pour jouer aussi de la trompette dans le groupe de Mélissa Laveaux. Rapidement, j’ai rencontré une communauté de gens très intéressés par mes chansons. Le label Nø Førmat ! m’a notamment offert un contrat pour sortir un mix de mes deux premières autoproductions canadiennes, avec en plus quelques chansons inédites. J’ai donc suivi ce chemin que la vie m’offrait et me suis installée à Paris pour la sortie d’Origin of Stars, mon premier album avec Nø Førmat !.

Comment ce chemin t’a-t-il conduite vers les femmes troubadours ?

Pendant la tournée pour Origin of Stars, j’ai entendu parler d’un groupe de chanteuses et compositrices médiévales des XIIe et XIIIe siècles. A une époque dominée par la ferveur religieuse et que l’on n’associe guère aux droits des femmes, ces trobairitz contaient en musique leurs amours clandestins. Tout cela m’a beaucoup inspirée. J’ai alors fait une sorte de pèlerinage dans des ruines médiévales du Sud de la France afin de visiter les lieux où elles avaient vécu et écrit. Fascinée par ces ruines, par ces femmes, j’ai décidé d’en faire le thème de mon prochain album. A la fin de la tournée, je me suis inscrite à la Sorbonne pour suivre en auditeur libre des cours de musique médiévale. Je me suis lancée ensuite dans un master de recherche sur les chants perdus des femmes troubadours, que j’ai achevé en 2013. Ce master était un véritable défi, cette source médiévale étant très fragmentaire, très vague. Sur le plan musicologique, c’est délicat d’en tirer des conclusions fermes, mais sur le plan artistique, c’est extrêmement riche et fertile. Pour faire revivre ce répertoire, il a fallu que je me le réapproprie, que je le réinvente et que j’y mette de la subjectivité. Cette exploration médiévale a donné naissance à l’album Modern Ruin, sorti chez Naïve en 2015. Il devrait sortir au Canada dans les mois qui viennent.

Pourrais-tu nous en dire plus sur le projet « Un Voyage de Venise à Ottawa » que tu as monté avec l’ensemble Céladon, dirigé par Paulin Bündgen ?

Ce projet est en fait une commande de l’association Les Concerts Festifs qui souhaitait raconter en musique comment Venise s’est épanouie en tissant des liens avec d’autres endroits du monde ; comment elle est ainsi devenue le carrefour de différentes cultures, de différentes formes artistiques, où le passé côtoie sans cesse le présent. C’est Arièle Butaux, ancienne animatrice à Radio France, qui m’a suggéré de me lancer dans ce répertoire. J’ai alors proposé au contreténor Paulin Bündgen, connu pour ses interprétations de la musique de la Renaissance, de construire avec moi ce projet artistique. Paulin est un véritable passeur de voix anciennes. Il a le plus grand respect pour les chansons d’antan qu’il transmet avec beaucoup d’amour et d’intensité émotionnelle.

Nous avons joué pour la première fois « De Venise à Ottawa » en mai 2016. Le 18 janvier, au Café de la Danse, ce sera donc la deuxième représentation. Nous partirons ensuite en tournée dans toute la France. Je me suis rendue compte à Venise, que les gens avaient soif de ce type de concert inédit, de ces rencontres musicales improbables qui font sortir les musiciens de leur cadre habituel.

Quel est le thème de cette création musicale ?

C’est en fait un dialogue entre des Frottoles italiennes du XVe siècle et mes propres compositions sur le thème du Nouveau Monde. En faisant interagir les musiques du passé avec celles d’aujourd’hui, nous avons été agréablement surpris par l’évidence du lien entre ces deux répertoires. Nous suivons donc en musique la traversée de l’Atlantique par Giovanni Cabot, qui a découvert le Canada en 1497. Cette traversée métaphorise notre goût de l’exploration sonore, notre envie d’aller à la rencontre d’autres univers artistiques que le nôtre. Je trouve qu’il est important de cultiver l’explorateur qui existe en nous tous, cette personne qui a soif d’aller vers l’inconnu, qui est curieux et ouvert à l’autre.

Kyrie Kristmanson – De Venise à Ottawa – © horsdoeuvre.fr

Quels sont tes projets à venir ?

Je suis actuellement en studio pour préparer un nouvel album qui devrait sortir à la fin de l’année. Cet album sera réalisé par Saint-Michel, duo versaillais d’électro analogique. Avec Modern Ruin, j’ai mis en lumière quelque chose de très lointain, pour au final parler de moi de façon indirecte. Je pouvais ainsi me protéger, me cacher un petit peu. Aujourd’hui je suis arrivée à un point dans ma composition où je n’ai plus peur de parler de moi directement, d’aborder des sujets plus intimes. Je vis donc ce nouveau processus de création comme quelque chose de très libérateur.

Kyrie Kristmanson, Paul Bündgen et l’Ensemble Céladon présenteront « Un Voyage de Venise à Ottawa » le 18 janvier 2017 au Café de la Danse, à Paris.

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