Jonathan & Co(e)

« Les découvertes les plus importantes que l’on fait, celles qui sont décisives et marquent toute une vie, se produisent lorsqu’on a entre 20 et 30 ans. »

La formule est de Jonathan Coe, et je dois dire qu’elle m’a interpellée, comme toute sentence émanant d’un auteur que je ne suis pas loin de considérer comme un mentor. Je n’ai pas encore assez de bouteille, c’est certain, mais j’ai comme qui dirait le sentiment d’avoir commencé à en découdre avec les découvertes mirifiques bien avant mes 20 ans, et j’espère en découdre encore, sacrebleu !

Dès l’âge de 14 ans – et comme tout adolescent –, j’ai été frappée brutalement par la puissance et l’aboutissement de certaines œuvres (qu’elles soient musicales ou littéraires), avec cette certitude indicible que tout cela n’avait rien de vain ou de purement récréatif.

Quinze ans : les Stones frappent à ma porte et y déposent pour toujours leurs gros cailloux, leurs éblouissantes pépites pétries de jazz, de blues et de rockabilly suintant, de pop psychédélique et de riffs envoûtants… La bouffée d’adrénaline du Swinging London ne me quittera plus, comme un bréviaire pour supporter la tiédeur des journées adolescentes, l’inconsistance d’une époque qui me semble alors dénuée de rêves. Aimer les Stones, c’est ouvrir la boîte de Pandore du rock, bien sûr, mais de tous les idéaux de la Perfide Albion. Et ma boîte est un puits sans fond, une source magique où John Maynard Keynes, Hugh Grant, Bowie période Ziggy, King’s Road, Chelsea et les puces de Camden s’entassent, telles de jolies images à idolâtrer…

Et puis à 18 ans, je rencontre Marcel Proust, son côté de Guermantes, son sommeil impossible, ses terreurs d’enfant, ses amours disséquées, son ami Saint-Loup. C’est long, c’est un rythme très particulier qui se confond avec ma petite voix intérieure ; c’est une grande balade de neuf mois, comme une gestation, qui imprègne tous les recoins de mon paysage. L’émotion grandit avec l’idée que tout l’univers est contenu dans un livre. Et cette conviction proustienne ne me quittera plus : la littérature surpasse la vie.

Au même moment, mon cœur bat pour Neil Hannon et sa Divine Comedy. Là encore, plus qu’une passade, c’est une fenêtre ouverte sur l’univers, un trou de plus dans ma couche d’ozone. William Blake, Dante, les préraphaélites, Bloomsbury, Virginia Woolf et la voix de ce dandy pop sorti des brumes irlandaises qui rythme l’an 2000, la passion amoureuse naissante…

Vingt et un ans : pourquoi le Rat Pack ? Pourquoi Sinatra ? Pour l’Amérique chantante, pour Audrey Hepburn, pour Cary Grant, pour Casablanca et la superbe réplique « Play it again, Sam »… D’abord, il y a eu ce disque de reprises de Bryan Ferry, As Time Goes by… C’est par lui que l’amour des crooners m’est venu, et c’est l’amoureux qui me l’avait donné, bien sûr, évidemment.

Je ne les égrènerai pas toutes, ces découvertes décisives. Il y a l’art, bien sûr, mais il y a aussi la vie, l’histoire et la sociologie, Max Weber et Norbert Elias, les gens, l’amitié, la haine, le travail, les désillusions et, dernièrement, l’œuvre de Jonathan Coe. Ses romans d’une parfaite sensibilité ne peuvent être réduits à une simple satire de la société anglaise, si réussie soit-elle (notamment dans l’extraordinaire Testament à l’anglaise, d’une construction à proprement parler machiavélique !). Son univers mélancolique, nostalgique, imbibé de rock britannique et de tasses de thés, nous apprend qu’à n’importe quel âge, on peut ressusciter le temps perdu et ses 14 ans, revivre ses expériences fondamentales et en connaître enfin le prix. Coe se dit écrivain mineur1 ; je le place écrivain majeur dans mon panthéon personnel. À la lecture de ses livres, j’ai l’impression de suivre encore et toujours mon sentier rocailleux et vert, entre musique, littérature et fantaisie… Tellement HdO !

1 – Interview publiée sur www.télérama.fr le 11 janvier 2009

Bibliographie non exhaustive de Jonathan Coe

Les Nains de la mort, 1990
Testament à l’anglaise, 1994
Bienvenue au club, 2001
Le Cercle fermé, 2004
La pluie avant qu’elle tombe, 2009
La Vie privée de Mr Sim, 2011
B. S. Johnson, histoire d’un éléphant fougueux, 2004 (biographie de l’écrivain B. S. Johnson)

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