Hell’s kitchen, l’interview

Depuis la sortie de l’album « Dress to dig » et du clip « Teachers », Bernard Monney, le chanteur de Hell’s Kitchen, nous a fait le grand plaisir de répondre à quelques questions. Comment les membres du groupe se sont rencontrés, pourquoi percuter un verre ou une casserole, de l’étrangeté de faire du blues trop bien habillé, leur collaboration avec Rodolphe Burger, la Suisse a t-elle le blues, faut-il se méfier des docteurs, comment faire bouillir un militaire… ? Interview.

Hors d’Oeuvre : J’avais beaucoup aimé le précédent album, « Mister Fresh», c’est d’ailleurs comme ça que j’ai découvert le groupe, c’était votre premier album ?

Bernard Monney : Non, il y en a eu plusieurs avant, dont « The Big Meal » qui est je crois épuisé, et « Doctor’s oven » dont il ne doit rester que quelques exemplaires…

HdO : Mais alors, comment s’est montée cette cuisine de l’enfer, comment se sont rencontrés ces trois cuisiniers diaboliques ?

BM : Tout a commencé avec Cédric (Taillefert), non pas le batteur mais le « percuteur » du groupe, qui était à la base rémouleur…

HdO : … rémouleur ?

BM : Oui, il aiguise des lames ! Une affaire de père en fils, son grand-père était déjà rémouleur… Il était donc rémouleur indépendant et un batteur de jazz assez réputé. Je l’ai rencontré il y a une dizaine d’années et je lui ai proposé de faire la musique qu’on aimait, ce blues qu’on apprécie, mais de manière très minimaliste, genre deux cordes et demi sur une guitare, une batterie de bric et de broc : une casserole, un verre… Là-dessus, on a commencé à faire des reprises, des covers. Puis, le contrebassiste nous a rejoint, on a commencé à faire des compos, des albums…

HdO : Donc, ce style très particulier de musique correspondait à une envie précise, à un but très défini ?

BM : Oui, notre but était d’abord de reprendre des standards du blues…

HdO : En les « percutant » ?

BM : Oui, si tu veux, en les percutant. En tous cas en essayant de leur rendre ce côté primitif, minimaliste et touchant des racines. Le blues étant devenu un peu à mon sens…

HdO : Somnolent ?

BM : Hmm, démonstratif ? Chiant ? (rires)  Enfin ce truc qui tourne en rond ; les gens font des démonstrations, des concours de notes secondes à la guitare, et ça depuis presque 30 ans. Pour nous l’idée c’est de faire du blues avec ce qui nous entoure, avec la culture d’aujourd’hui, avec ce qu’il y a dans l’air.

HdO : Et vos influences respectives ? Sont-elles les mêmes ou plutôt complémentaires ? Il me semble par exemple que Tom Waits… Enfin surtout pour le travail de la voix, ce côté bruitiste…

BM : Tom Waits, c’est vraiment le truc qu’on écoute tous les trois mais on a tout de même des parcours plutôt différents. Le contrebassiste était un vilain punk, avec une grande crête, tout ça… (sourire), puis il est passé au jazz, à la musique classique. Donc il travaillait à l’archer mais il a toujours conservé ce passé punk ; il peut tout à fait marteler avec rage sa contrebasse, ses instruments. Le batteur lui, a commencé à jouer dans une fanfare, car il est issu d’une famille de rémouleurs, mais également de musiciens. Ensuite, il est passé au jazz quand il était adolescent, alors qu’à l’époque tout le monde écoutait du rock. Quant à moi, j’ai toujours écouté du blues tout en jouant dans des groupes de hard rock, alors… Donc une fois qu’on a bien digéré tout ça et perdu le côté catégorique de l’adolescence, le « moi j’aime pas… », ça fait ce mix, c’est de la cuisine en effet…

HdO : Je vous ai vu sur scène l’année dernière et j’ai été vraiment impressionnée par l’énergie que vous dégagez. Est-ce que c’est voulu, comme une sorte d’hommage aux grands show men du blues ou du rock, ou est-ce que le blues vous « possède » ?

BM : C’est complètement naturel, rien n’est prémédité, on ne se force pas du tout ! Une chose est certaine néanmoins, le boulot qu’on fait pour un album n’est pas le même que ce qui se passe sur scène. Sur scène, il y a cette part d’improvisation, assez importante pour nous, que l’on s’autorise. Du coup, il y a ce côté plus sauvage qui sort, plus exalté.

HdO : En parlant d’album, qu’est-ce que vous aviez envie de « creuser » dans le dernier ? Pourquoi ce titre ?

BM : En fait, c’est une image, celle de « creuser » avec une chemise à jabot bien repassée, cette dualité entre quelque chose de propre et bien fait qui peut s’apparenter à la mélodie et le côté rugueux et sale de la musique. Mais l’idée nous est surtout venue après avoir vu les photos qui allaient figurer sur l’album et où on s’est dit « ça ne va pas du tout, on est beaucoup trop élégants » (rires).

HdO : Comment s’est faite la rencontre avec Rodolphe Burger ? Aviez-vous envie de travailler avec lui ou est-ce lui qui a flashé sur votre musique ?

BM : On l’a rencontré une première fois à Genève où il jouait, ils nous a vus et on s’est rencontrés au bar ensuite. Là, il nous a dit : « Ah, Hell’s Kitchen, j’aime beaucoup ce que vous faites… » Donc bien sûr, on était flattés car on apprécie beaucoup ce qu’il a fait avec Kat Onoma, mais également ses collaborations avec Bashung, etc. Là-dessus, on a discuté tout en se disant que ce serait quand même cool de se faire produire, ou au moins d’avoir quelqu’un avec un œil extérieur, un regard neuf. On a joué avec lui en novembre mais l’enregistrement des chansons était presque déjà fini, alors on s’est décidés pour un travail sur le mixage, quitte à refaire certaines parties de batterie, de guitare. Il a posé sa voix spontanément…

HdO : Ouh ah ? (traduisez : il a fait le background vocal sur le morceau « You don’t give up » ? )

BM : Oui, Ouh, ah ! (rires) C’était un vrai bonheur de travailler avec lui, c’est quelqu’un qui a un talent immense, un bagage musical invraisemblable…

HdO : Il y a souvent de l’humour dans vos disques, non ?

BM : Oui, un peu moins dans celui-là probablement.

HdO : Sur le titre « Vilain docteur » quand même…

BM : Ah, le vilain docteur (sourire)… En fait, ça m’a toujours dérangé d’avoir à chanter en anglais. Tu as dû remarquer que sur cet album, le travail était un peu plus pointu sur les voix. Lorsqu’on fait du blues, du rock, l’anglais reste ce qu’il y a de plus facile. N’empêche, ce n’est pas ma langue maternelle, ça reste toujours un peu délicat et j’avais vraiment envie de faire une chanson dans une langue un peu bizarre. J’avais déjà fait sur « Mister Fresh » le titre « Na mo bokono » où j’avais mélangé un peu de langue vaudou, un peu de français, d’anglais. Là, connaissant le magnifique répertoire de la chanson française, ces textes si bien écrits, je ne me sentais pas la carrure pour rivaliser avec des géants comme Brel, dont j’ai d’ailleurs l’intégrale chez moi. Alors, spontanément, en un quart d’heure, j’ai écrit une chanson très naïve, dans une sorte de langage des campagnes imaginaire.

HdO : Ca sonne un peu cajun non ?

BM : Oui, un peu. Il y a d’ailleurs un très bon groupe à Genève, les Mama Rosin, qui fait du cajun. Bref, l’histoire de ce gars qui descend à la ville pour confier son argent. On sait d’emblée que ça va mal se passer… Et ça, il fallait que je le chante en français, mais dans un vocabulaire un peu approximatif (sourire)…

HdO : Mama Rosin et Hell’s Kitchen en Suisse, Bob Log III aux States, Petit Vodo en France, CW Stoneking en Australie… On dirait que le blues jaillit partout où on ne l’attend pas et sous des formes curieuses en ce moment ?

BM : En tous cas, pas aux Etats-Unis où il y a une sorte de rejet très étrange. Enfin bien sûr, il y a de grands événements alternatifs comme le Deep Blues Festival auquel on a faillit participer par le passé, et le label Fat Possum qui a ressorti des mecs comme T-Model Ford, R. L. Burnside… des choses magnifiques. Mais ça reste très peu pour un pays aussi gigantesque d’où provient cette musique si touchante. C’est peut-être à cause de cette émotion que les Européens se la sont appropriés sans vergogne. Enfin bon, Jimmie Rodgers, qui jouait de la country dans la première moitié du 20ème siècle, faisait bien du yodle suisse. Il avait une manière bien à lui de « pomper » quelque chose qui ne lui appartenait pas vraiment. Bon bien sûr, il y avait des colons suisses mais ça n’explique pas tout…

HdO : Mais… Est-ce que la Suisse a le blues ?

BM : (rires) Non, pas vraiment. Enfin, pour ma part, je ne peux pas me réveiller le matin en me disant « tout est foutu, je n’ai plus un rond, ma femme est partie, je suis noir et je travaille dans les champs de coton », c’est sûr (rires). Je préfère parler de choses qui me sont familières, parfois malgré moi : mon enfance, mon éducation, la manière dont je l’ai appréhendée, ressentie…

HdO : Vos premiers albums employaient souvent des métaphores culinaires. La cuisine, du diable ou pas, c’est l’une de vos préoccupations ? Pardon pour la question, mais www.horsdoeuvre.fr oblige…

BM : Pour ma part, je suis extrêmement sensible à la nourriture, aussi bien la faire que la manger. Mais le nom de Hell’s Kitchen est en fait un quartier de New York où arrivaient toutes les provisions destinées à la presqu’île de Manhattan. L’endroit a beaucoup changé, c’est devenu branché, tranquille, mais autrefois, il y avait des grossistes en poisson, toutes sortes d’entrepôts, c’était un quartier chaud, pas loin de la 42ème rue, une vraie cuisine de l’enfer… Ce nom caractérisait vraiment bien ce qu’on avait envie de faire musicalement : être dans une cuisine, frapper sur tous les verres, sur les casseroles, pour voir ce que ça fait, une sorte de délire sonore. La chanson « The big meal », par exemple, raconte ce qu’on peut faire avec un militaire, comment on peut le faire bouillir. Une allusion à une chanson, dommage je ne me souviens plus de qui elle est, mais qui disait en gros « Je vais manger du foie de militaire avec de la cervelle d’évêque »…

HdO : On va réfléchir à une possible mise en ligne de cette recette ! Merci en tous cas, et à bientôt sur scène !

Les Hell’s Kitchen seront en concert aux 3 Baudets le 25 mai 2011, 64 boulevard de Clichy, à partir de 20h30.

Prix des places : 12 et 15 euros

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Un avis pour “Hell’s kitchen, l’interview

  • 26/05/2011

    Vilain punk !
    42ème rue, NY : on n’est pas loin de la nouvelle cuisine de DSK 😉

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