Epitaph : Long live Moriarty !

Lorsque nous avions interviewé Arthur Gillette, du groupe Moriarty, en juin 2015, à l’occasion de Solidays, l’air était brûlant, leur gig infernal (au bon sens du terme), préambule idéal à l’apparition d’un des personnages principaux de leur dernier album, Epitaph. Le diable, car c’est bien lui, avait le sourire en coin et endossait alors le costume d’un personnage de Boulgakov. Il sillonnait le monde en compagnie de Dean Moriarty, le héro de Kerouac, sur un air imaginé par ces enfants du Folk, Fire Fire probablement...

Hélas, l’histoire a pris un tour plus sombre lorsque le batteur du groupe a été blessé au Bataclan le 13 novembre dernier. Courageusement, généreusement, Moriarty a continué sa tournée. Pourquoi ? « Pour lui, pour les gens, pour les salles de concert, pour nous tous, pour vivre ». Depuis, leur musique a plus que jamais pour nous un parfum de liberté et d’indépendance. Entre déambulations mystiques et mélancoliques, sensualité indolente et Amérique imaginaire : Long Live Moriarty !

Www.horsdoeuvre.fr : Bonjour « Arthur Moriarty », raconte-nous un peu quel est ton rôle au sein du groupe ?

Arthur B.Gillette « Moriarty » : Cela dépend des moments, et des cycles. En ce moment, je suis guitariste et claviériste.

HdO : Définirais-tu le groupe comme une formation à géométrie variable ?

Arthur Moriarty : En quelque sorte, oui. Nous sommes entre 5 et 7 membres à jouer sur scène et à composer des chansons. Tout est une question de timing, et d’envies.

HdO : Est-ce que cela vous arrive de changer volontairement de rôles ?

Arthur Moriarty : Ce n’est absolument pas une décision théorique, c’est très pratique. Parfois, lorsqu’on commence à composer des chansons sur un instrument, on s’aperçoit que ça ne marche pas. Par exemple, sur Private Lily, je devais faire la rythmique et Stephan le chorus mais la différence de traitement, presque indicible, faisait toute la différence.

HdO : Vous êtes donc tous multi-instrumentistes ?

Arthur Moriarty : Oui, souvent à contre-emploi d’ailleurs. En ce qui me concerne, je ne suis pas particulièrement à l’aise avec les claviers. Si vous m’avez bien observé, vous avez du remarquer que je joue d’une main ; je me dis que comme ça, ça limitera peut-être la casse (sourire).

HdO : A ton avis, de cette difficulté, peut naître quelque chose de plus intéressant, de plus créatif ?

Arthur Moriarty : Absolument, sans pour autant se laisser aller à l’improvisation, surtout sur les grandes scènes.

Moriarty - Epitaph - Interview
Artwork & Graphic Design by Stephan Zim Moriarty / Nicolas Mamet

HdO : Ce qui n’était en effet pas le cas à Solidays. C’était d’ailleurs votre quatrième édition de ce festival solidaire et militant.

Arthur Moriarty : Oui, je me souviendrai toujours de notre première fois à Solidays. C’était il y a 10 ans à 13h, un dimanche, et il y devait y avoir à peine trente personnes accoudées sur la crash barrière. Nous étions complètement stressés, on s’en faisait tout un monde et nous voilà à jouer dans ces conditions incroyables. Imagine, il y avait des gens pour nous aider à brancher nos câbles ! Et même si notre formation existait déjà depuis quelques temps, on répétait toujours dans une cave, les mercredis et les samedis… Nos seules sorties : la fête de la musique et les bars du coin ! (rires)

HdO : Pour désormais jouer sur les plus grandes scènes. La route, « On the road » a été longue et généreuse pour vous.

Arthur Moriarty : C’est là où on se dit que cela tient finalement à très peu de choses, à des rencontres fortuites, à une petite galette de rien du tout ou à un passage sur Taratata où tu forces le réalisateur à n’utiliser qu’un seul micro et une seule caméra et que c’est ça qui te lance. A un programmateur de Radio Nova qui décide de passer notre chanson…

HdO : Le groupe a su résister à l’usure du temps dans une belle cohésion.

Arthur Moriarty : C’est que nous sommes avant tout des amis. Moriarty ne s’est jamais résumé à une chanteuse accompagnée de ses musiciens. Le groupe existait même avant l’arrivée de Rosemary et nous n’avons jamais envisagé la musique comme un « job ». Aucun d’entre nous, même en tournée, n’a l’impression d’aller « au travail ».

HdO : L’abondance de grands festivals, avec leurs grosses machineries, une technologie toujours plus présente, semble modifier le style de vos prestations.

Arthur Moriarty : Forcément un peu. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, même les groupes qui débutent réfléchissent en termes de grandes scènes et de festivals en raison des systèmes de diffusion et de son.

HdO : Ce qui n’était pas du tout votre cas à la base, j’ai le souvenir de vous avoir vu jouer dans des conditions très intimistes.

Arthur Moriarty : Oui, on se sent parfois complètement inadaptés à ce genre de performances. Beaucoup de groupes utilisent des MPC, des boucles, des sons très synthétiques qui n’ont aucune limite en terme de puissance sonore. On a parfois l’impression d’être des dinosaures !

HdO : Il ne faut tout de même pas exagérer…

Arthur Moriarty (rires): Non, non, je t’assure. Les « jeunes » ont pris des habitudes d’écoute très différentes des nôtres. Un sondage récent démontre qu’à choix égal, les 15-20 ans préfèrent le son de basse qualité auquel ils sont habitués. Finalement, résister aux sirènes de l’électro s’avère un choix intéressant.

HdO : Avez-vous été tentés par ces sirènes à un moment donné ?

Arthur Moriarty : Pas vraiment. Je n’ai rien contre les remix mais sonoriser une guitare acoustique reste plus difficile que de paramétrer une machine. Tout de même, ce n’est pas toujours évident de tenir bon.

HdO : Le titre de votre dernier album, Epitaph, est loin d’être anodin. Comment doit-on l’interpréter ?

Arthur Moriarty : Je dois avouer que j’ai étudié les Sciences Politiques à l’université et il y a un auteur que j’aime beaucoup, Jean-François Bayart. Dans l’un de ces livres, il traitait des mots-éponges, ces mots polysémiques « pleins d’avenir ». Epitaph est un beau mot, qui en plus comprend autant de lettres que Moriarty (si je compte bien). Il rappelle Funeral, un album d’Arcade Fire et c’est également le titre d’une chanson de King Crimson… Il évoque aussi ce livre d’épitaphes romaines que nous avons lu et surtout, ce curieux sentiment de fin du monde qui nous habite tous. Il y a en ce moment quelque chose de très bizarre, entre la montée du FN en France – on sent moins ça en Australie, à Perth par exemple, promis -, le réchauffement climatique, Daesh. L’époque est très très sombre…

HdO : D’ailleurs, on parle beaucoup du diable dans cet album non ?

Arthur Moriarty : Oui, pour ce disque, nous avions dans l’idée d’adapter un roman entier. C’est à ce moment que France Culture est venu nous présenter un projet pour lequel nous avons choisi Le Maître et Marguerite de Boulgakov, ça tombait très bien…

HdO : Chef d’oeuvre !

Arthur Moriarty (sourire) : Oui, mais difficile à adapter. A l’époque, France Culture a proposé son projet à plusieurs artistes. Romain Humeau (Eiffel) par exemple, s’est attaqué à Vendredi ou les limbes du pacifique de Tournier, avec Denis Lavant comme interprète. Syd Matters quant à lui a travaillé sur L’Enfer de Dante. Pour l’adaptation du Maître et Marguerite, nous avons du faire des choix, donc nous avons mis de côté toute la partie avec Ponce Pilate, pourtant très intéressante.

Moriarty - Epitaph - Interview
Artwork & Graphic Design by Stephan Zim Moriarty / Nicolas Mamet

HdO : Rappelons à nos lecteurs qu’il y a d’une certaine manière plusieurs livres dans le roman de Boulghakov : celui écrit par le Maître qui raconte la rencontre et les affinités entre Ponce Pilate et Yeshouah (qu’il finira pourtant par sacrifier), l’arrivée de Woland et de ses « suppôts » dans le Moscou des années 30 et l’histoire de Marguerite elle-même, maîtresse du Maître qui devra assister au bal organisé par Satan pour sauver leur amour.

Arthur Moriarty : Tout à fait. Nous avons enregistré notre projet avec l’orchestre de Radio France mais malheureusement il n’est pas sorti pour des raisons de droits. En revanche, nous l’avons également adapté dans une autre version à Avignon, en live, avec la voix de Jean-Pierre Léaud enregistrée sur bande magnétique pour le rôle du Maître (sa première radio !), Manu Matte – un acteur génial – et Geoffrey Carey, un acteur américain, qui jouait Woland. Rosemary faisait Marguerite, bien entendu. Dans Epitaph figurent plusieurs chansons inspirées de ce projet : Long Live The (D)Evil, Across From My Window, When I Ride… Dans cette dernière, Marguerite se métamorphose grâce à une crème magique et survole Moscou nue sur un balai. Bien entendu Rosemary se visualise toujours comme ça lorsqu’elle chante cette chanson ! (rires)

HdO : Le terme Epitaph est donc finalement plutôt positif ?

Arthur Moriarty : Oui, mais il indique surtout qu’en 2016 nous ferons une pause, ce qui nous permettra de nous consacrer à nos projets solos respectifs. Pour ma part, je fais de la radio et je travaille avec un collectif d’adolescents autistes, Astéréotypie, qui fait vraiment un super boulot. Astéréotypie, encore un mot-valise, tiens : la rencontre entre un astéroïde et un stéréotype.

HdO : Et la durée de cette pause ? C’est qu’on ne voudrait pas briser le cœur des fans !

Arthur Moriarty : Ah, ça ! Euh, on va dire un peu indéfinie ? Mais qui sait, le prochain album s’appellera peut-être Epiphany…

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