Tout ce qui fait boum

Quelques secondes s’écoulent avant l’instant fatidique. Bientôt, Pànic va percuter l’arbre, épuisant les dernières cartouches de son cœur et les dernières forces de son scooter volé, cheval magique qui l’angoisse et tout à la fois l’emplit de joie lors de ses puissantes accélérations sur les routes barcelonaises. Quelques secondes pendant lesquelles le serpentin de sa vie déroule des images, des personnages… des souvenirs et des regrets aussi.

C’est dit : on commence par la fin, par d’interminables secondes de vol plané, par le bois rugueux de l’arbre en ligne de mire. Et durant ce chant du cygne, Pànic mène sa narration intime, nous agrippe à sa tortueuse existence, tandis que sans cesse le dénouement se rappelle à notre bon souvenir. Tout moment d’espoir, de rire ou de mystère laisse entrevoir cette satanée fin, toujours là, régnant sur tout. L’arbre rugueux grossit, se rapproche. C’est inexorable. Même pas peur, mais on se demande juste pourquoi.

Alors pour échapper un peu plus à l’inéluctable, Pànic nous narre ses parents jeunes et beaux, morts alors qu’il est encore enfant, sa grand-tante libertaire et membre d’une confrérie de vieilles dames excentriques, menant un combat de libération du mobilier urbain. Pànic nous raconte un peu honteusement sa passion dévorante pour les pyramides de papier, prélude à son adoration de la femme… Et lorsque le jeune homme quitte sa petite ville paisible pour entreprendre ses études à Barcelone, il s’amourache d’un groupe de dandys décalés, les « Vorticistes ». Dans cette tribu enfin choisie, Pànic l’orphelin se sent élu ; happé peu à peu, il perd pied, mais garde intact son amour immodéré de la musique…

À travers les lignes du livre et même au-delà– Kiko Amat a pris soin de nous fournir un playlist à écouter sur son site ou celui de l’éditeur –, résonnent la soul music et la pop anglaise. Ce jeune romancier catalan crée une atmosphère incroyablement attachante : mélodique, loufoque, un peu barrée mais toujours sensible. Sans connaître l’Espagne, on rêve d’une Movida déglinguée, de freaks allumés mêlés à de jeunes bourgeois décadents (mais pas « cliché »), nerveusement avachis sur la plage de San Sebastian, fricotant avec une anarchie un peu dévoyée, vaguement idéaliste et très certainement rock’ n’ roll. Mais surtout on se prend d’une réelle affection pour Pànic…

Parcourant la vie avec la dérision du spleen, le jeune homme répète à l’envi, dans toutes les situations, que « les Anglais ont un mot pour ça… ». Comme si ce bon mot pouvait justement rendre les choses un peu plus simples, gracieuses et légères durant cette jolie petite digression qu’est la vie.

Quand enfin le tronc d’arbre rugueux fait BOUM, ce BOUM résonne bien après les dernières pages de ce roman inattendu, burlesque et pas si anodin…

Kiko Amat, Tout ce qui fait boum (traduit de l’espagnol par Margot Nguyen Béraud), éditions Asphalte, mai 2015, 22 euros

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