Résist-AN-ce

Ah qu’elle est bonne notre confiture, aussi bonne que celle de mamie ; et notre soupe, miam, que de bons légumes bios cuisinés avec amour bien-sûr ; quant à notre purée, il n’y a pas plus réconfortant. Et pendant que vous y êtes, venez comme vous êtes, au bras de l’ami du petit-déjeuner, on se fera un bon petit café ensuite avec Georges car après tout, what else ? Oui, oui, l’industrie agro-alimentaire n’est pas à un foutage de gueule près pour nous faire avaler leurs produits bien dégueus. Et moi du coup je ne peux plus voir en peinture ces montagnes d’arguments publicitaires fallacieux qui mixent sans scrupules des champs sémantiques en tout point contradictoires.  

C’est la raison pour laquelle lorsque Tokue, l’héroïne du film An (Les délices de Tokyo en vf) de Naomi Kawase, lance à Sentaro, gérant d’une petite boutique qui confectionne des dorayakis, que pour réussir la pâte de haricots rouges, fameuse « An » garnissant ces petits pancakes nippons, il faut cuisiner avec le cœur, je me suis un peu crispée. Ce film n’allait-il pas être un poil trop sucré à mon goût ? N’allait-on pas encore une fois assister à un défilé d’axiomes pseudo-philosophiques et « made in terroir«  chers aux marchands de briques de soupe et qui me donnent la nausée ?  

Que nenni ! Certes, An est parsemé de phrases allégoriques, d’odes à la nature, de métaphores filées qui grimpent jusqu’à la lune, mais chaque mot, chaque échange, chaque plan fait sens, que ce soit le vent dans les cerisiers en fleurs, les rayons du soleil jouant à cache-cache avec les feuilles des arbres, les conversations avec des haricots rouges qui ont tant de choses à nous dire, les larmes qui roulent discrètement jusqu’aux commissures des lèvres et surtout les scènes de cuisine, filmées ici avec une extrême précision et beaucoup de poésie. On sent ainsi que la réalisatrice aime cuisiner (à lire : notre interview), tout comme elle affectionne particulièrement la cuisine de son pays, captant ainsi la moindre petite ébullition, le moindre mouvement de spatule pour nous dire toute l’authenticité, le plaisir, la délicatesse, la patience et l’exigence que demande l’art culinaire. Que demandent également les relations humaines.  

C’est avec une grande simplicité, simplicité qui, loin d’être mièvre ou naïve, fait toute la puissance du film, que Naomi Kawase nous conte (car oui, c’est un conte ou du moins cela y ressemble beaucoup) l’histoire de ces êtres blessés, ces trois belles âmes solitaires que la société a brutalement exclues, et qui se retrouvent et reprennent goût à la vie grâce à cette pâte de haricots rouges miraculeuse.  

Progressivement, cette An exquise devient, à mesure que le film avance, un symbole de résistance contre toutes les formes de discrimination et d’exclusion. Naomi Kawase évoque notamment, à travers le personnage de Tokue, l’isolement forcé des lépreux, ordonné par l’administration japonaise entre 1953 et 1996. Un pan de l’histoire nippone, très récente de surcroît, dont je n’avais jamais entendu parler et qui m’a bouleversée.  

Oui, résistons, en cuisine comme ailleurs, au risque sinon de faire une crise de foi, de finir en soleil vert et que la lune, pas plus que les haricots, n’ait encore la moindre envie de converser avec nous. 

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