Blues Power, une histoire parallèle du blues

Blues : « A l’origine, chant de détresse et de désespoir des esclaves noirs du Sud des USA, construit sur une base harmonique immuable, le plus souvent en douze mesures sur un enchaînement tonique. »*

Voilà pour la définition officielle, mais ce n’est pas cette histoire-là que nous raconte Stéphane Deschamps, journaliste historique des Inrocks, dans « Blues Power, une histoire parallèle du blues ». Le blues, c’est aussi ce disque acheté dans un supermarché de province et ramené comme un trésor. Un disque parfois choisi pour sa pochette, écouté encore et encore, à une époque où Internet n’avait pas encore balisé les souvenirs. Car ce que Deschamps décide de nous raconter, c’est son blues à lui, une musique polymorphe, capable d’essaimer au-delà du temps et des frontières. Et grand bien lui en a pris : ni gonzo, ni encyclopédiste, Stéphane Deschamps choisit le judicieux parti-pris du ressenti.

Car le blues est avant tout affaire de tripes, d’envoûtement. On ne sait pas vraiment où et comment il est né. L’histoire officielle le graverait pour la première fois sur un 78 tours en 1920 sauf que… ce Crazy Blues de Mama Smith n’en n’était pas un ! Et il ne cesse de se transformer ; tout ce que l’on sait, c’est que cette musique profonde comme la nuit, âpre, parfois déchirante, et sans cesse déclarée moribonde, n’a jamais été aussi vivante. Si Deschamps cherche le mystère originel non loin du Dark Was The Night** de Blind Willie Johnson, il ne s’y trompe pas et après avoir passé en revue ses différents avatars dans ses chapitres « 78 tours de magie », « Électriques cités » ou « Blues en noir et blanc », il n’hésite pas à nous inviter sur d’autres pistes.

David « Junior » Kimbrough © Laurie Lawson

A musique parallèle, histoire parallèle. A travers une série d’interviews et de focus, l’auteur ajoute patiemment quelques pièces au puzzle. Et ça tombe bien, il a bon goût, ou du moins, presque le même que nous. Portraits curieux ou émouvants, comme ceux de Bessie Jones, redécouverte dans les années 1990 car samplée par Moby, de Barbecue Bob, l’inventeur du blues cuit à point, de Jessie Mae Hemphill, l’une des plus belles rencontres de ce « fan de blues » ou de Joe Bussard, octogénaire et collectionneur indigne, le tout premier à avoir enregistré Blind Thomas, vieux bluesman déniché dans le sud des Etats-Unis. Guitare sèche, picking caractéristique, cette « authentic negro folk music » n’était autre que l’oeuvre de John Fahey, guitariste et compositeur américain blanc, et d’ailleurs auteur à ses heures d’une biographie de Charles Patton. Le blues a parfois le sens de l’humour.

Et ils ont tous le blues, même ceux auxquels on ne s’attend pas ! Qu’il s’agisse de Tom Waits, de Beck, de Fink, de Kepa, ou de Fantastic Negrito, tous interviewés par un Stéphane Deschamps inspiré, les styles musicaux et les personnalités les plus diverses se nourrissent de son rythme lancinant, de ce nœud dans la gorge fait d’obscurité, de poisse et de goudron. Car comme le souligne Dick Annegarn, le blues est un « effondrement vers le haut », « un shout, un holler, qui fait croire que dans l’éclat tout va bien, qu’il y a de l’or, alors qu’on est dans la merde ». Le blues est un « paladin braconnier » pour à nouveau le paraphraser, « à nous le loup », le loup hurleur, le Howlin’ Wolf…

Blues Power, UNE HISTOIRE PARALLÈLE DU BLUES - Un livre de Stéphane Deschamps - GM Editions
Blues Power, une histoire parallèle du blues – Un livre de Stéphane Deschamps – GM Editions

On fait de belles découvertes dans ce Blues Power et il vous prend des envies d’en écouter plus et d’aiguiser sa curiosité. Tout comme Lomax, sourcier et archiviste du blues, rêvait d’un Global Jukebox – ce qu’aurait du permettre Internet – , le livre se clôt par des sites de références, vous invitant à en découvrir plus, à chercher par vous-même, au gré de ses envies et de sa curiosité. Ouverte plutôt que fermée, cette « histoire parallèle du blues » n’a de cesse de de nous entraîner sur des chemins de traverse. Un ouvrage déjà essentiel, comme le blues.

Le coup de coeur : Muddy Gurdy, groupe auvergnat, ou quand le blues prouve que la vielle à roue et le fifre sonnent bien le long du Mississippi.

Album When French Hurdy Gurdy Meets The North Mississipi Hill Country Blues.2018

Le groupe à suivre : BCUC, groupe sud-africain, ou la rencontre entre le blues et la musique zoulou. Une expérience à faire en live, pour la puissance organique du son : un vrai blues en fusion. Album : Emakhosini. 2018

Le film à voir absolument : The Soul of a man de Wim Wenders où comment ressuciter les âmes de Blind Willie Johnson, Skip James et JB Lenoir. Sublime.

Et la playlist HdO Blues inspirée par le livre Blues Power.

Blues power,une histoire parallèle du blues de Stéphane Deschamps chez GM éditions

* « Le rock de A à Z » de JM Leduc et JN Ogouz, Albin Michel

** Outre Bach, Mozart, du raga indien et des percussions du Sénégal, entre autres, la sonde Voyager continue d’errer dans le vide infini en emportant cette chanson.

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