Belgica, de Felix Van Groeningen

Le Belgica, c’est le meilleur bar du monde, l’endroit le plus hype de toute la Belgique, enfin au moins de Gand. Au début, c’était un bar de rien du tout où Jo arrosait les clients, des voisins, des amis, des rockers, des freaks, « une putain d’arche de Noé », en fumant clope sur clope. Et un soir, Dany du groupe The Shitz a amené ses disques. J’aime regarder les filles, Coutin, 1981 ; tout le monde s’est mis à danser. La transe, la nuit, la vie, la vraie.

Jo, c’est le petit frère, un œil, un seul, qui lui donne un air de cyclope triste, l’air d’avoir trop pleuré, ou trop rêvé, et de s’être fait casser la gueule à la récré. Frank, c’est l’autre, le frangin qui s’ennuie ; un gosse, une femme, un chenil, des parts dans une vague affaire d’occas automobile plantée au milieu d’un parking. Pas très reluisant et pas si rock’n roll que ça. Et là, l’idée de génie : agrandir le bar, en faire une salle de concert alternative, ouverte à tous. La bière ne sera pas chère, on y passera les meilleurs groupes : The Shitz, les White Virgins, Erasmus, They Live… De l’électro, du rock, de la techno, parce que le Belgica est comme la Belgique, un monde à lui tout seul, au milieu de rien, au carrefour de tout.

Felix Van Groeningen filme comme personne l’euphorie du monde de la nuit, les poussées d’adrénaline, le lâcher prise et les descentes d’acide d’un shoot qu’on sent déjà sans retour. Trop d’alcool, trop de poudre, trop de tout, c’est si bon qu’on en perd le sens des réalités jusqu’à commettre l’irréparable et s’en balancer plein la gueule à grands coups de fraternité. Car chez Van Groeningen, depuis La merditude des choses, les rapports humains et familiaux sont aussi forts qu’ils sont âpres, rugueux et complexes.

Frank et Jo, brillamment interprétés par Tom Vermeir – acteur et rockeur pour de vrai dans le groupe A Brand – et Stef Aerts, ne sont pas Abel et Caïn, ce serait trop simple. Tour à tour pitoyables, attendrissants, minables ou charismatiques, ils s’aiment et se rejettent sans jamais tout à fait se comprendre. C’est pour cette manière d’appréhender l’humanité, toujours à mi-chemin entre violence et tendresse, compassion et cruauté, qu’il faut oser pousser la porte du Belgica, quitte à y laisser des plumes. Sans compter que la programmation musicale y est vraiment excellente !

A ce propos, The Shitz n’existe pas, pas plus que They Live, Robert Vanderwiel ou l’excellent Roland McBeth. 15 groupes, 16 chansons : une seule signature, celle de Soulwax, pour une illusion parfaite. Alors, si la bière est devenu trop chère au Belgica, si les cocktails sont moins bien servis et les soirées moins déjantées qu’autrefois, vous pouvez toujours vous acheter le disque. Il vous rappellera que les meilleures fêtes, les plus grandes amitiés et les plus belles amours, c’est toujours « avant » ; comme quand on était jeunes, comme quand c’était le temps… Enfin, quelque chose dans ce goût-là.

Belgica de Felix Van Groeningen, sortie le 2 mars 2016, 2h07, Pyramide Distribution.
The Belgica Soundtrack by Soulwax, 26 février 2016, Play It Again Sam.

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