AN (Les délices de Tokyo), de Naomi Kawase

Des branches de cerisier se découpent sur le ciel, blanc rosé sur bleu pâle, pareilles à une estampe japonaise classique et point de départ du film de Naomi Kawase, Les délices de Tokyo. Ou plutôt « An », terme bref et énigmatique qui désigne les haricots rouges, confits et sucrés, qui servent de garniture aux dorayakis, des douceurs que les Japonais aiment manger à toute heure du jour.

An, c’est surtout l’histoire d’une rencontre, celle de Sentaro, qui tient une gargote où il prépare, sans conviction, les fameux dorayakis, et de Tokue, petite dame âgée, aussi frêle et tremblante que les feuilles de cerisier qu’elle salue bien volontiers. Fait étrange, son plus grand rêve semble de travailler pour ce Sentaro si bourru. Doucement têtue, elle insiste, s’excuse, insiste encore : elle travaillera pour rien, ou presque… Sentaro refuse. Alors Tokue lui apporte un peu de cette pâte de haricots qu’elle fait elle-même, depuis 50 ans : un miracle. Elle lui montrera comment la faire, mais à une condition : il faut être debout avant le lever du soleil, être patient, besogneux. Car Tokue « écoute » ce que les haricots ont à lui dire, ne précipite pas la cuisson (c’est un manque de respect), sent le changement d’odeur de la vapeur : choses infimes, choses essentielles…

On aurait tort de croire néanmoins que Les délices de Tokyo est un film sur la cuisine japonaise, elle sert ici de catalyseur, de point d’ancrage à ceux qui auraient pu se noyer. Trois solitudes, trois âges de l’homme, se rejoignent grâce au An. Celle de Sentaro, dont le regard triste cache mal un lourd secret, celle de Wakana, une collégienne laissée à elle-même par une mère indifférente et immature, et celle de Tokue, enfin. Car les mains déformées et rougies de Tokue sont les stigmates d’une maladie si terrible qu’on ose à peine prononcer son nom.

AN (Les délices de Tokyo), de Naomi Kawase

La lèpre isole et ronge, comme la culpabilité, comme le manque d’amour, mais en transmettant son savoir, Tokue saura ouvrir les cages, faire sauter les verrous. Pour le spectateur occidental, la surprise est totale : la lèpre ne frappe t-elle pas que les pays dits sous-développés, un traitement n’existe t-il pas depuis des décennies ? Enfermés, coupés du monde, soumis à des lois eugénistes, les lépreux japonais n’avaient rien à envier à celui de la Bible. Il aura fallu attendre 1996 pour qu’ils puissent sortir librement de leurs sanatoriums arborés et respirer sous le même soleil que les autres. On pense, en tremblant, aux terribles Magdalen Sisters de Peter Mullan : autre pays, autre thème, même injustice.

Surprise encore lorsque de vrais larmes coulent sur les joues de Sentaro d’avoir trop ravalé sa colère et sa souffrance. Ici, les douleurs s’expriment, avec délicatesse certes, mais elle s’expriment et libèrent. D’aucun trouveront peut-être cette tendresse un peu trop sucrée ; elle ne demande pourtant, comme les haricots rouges, qu’à être apprivoisée. Dans un monde violent et trop rapide, on perd le goût des choses ; rares sont ceux qui prennent le temps de regarder la lune ou une branche de cerisier pour vivre vraiment, comme Tokue.

A noter : Le film de Naomi Kawase s’inspire du roman du même nom de Durian Sukegawa qui vient de sortir en France aux éditions Albin Michel (17,50 euros)

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