Les pierogi du réveillon

Les recettes du grand confinement

Ah, Noël, la liberté retrouvée ! Quelle joie de faire la queue au supermarché où, contrairement au théâtre ou au cinéma, vous ne vous endormez jamais. Cette année, à table, vous serez six, pas un de plus, comme vous y autorise le MinSoliSant* – et contrairement aux années précédentes, aucune dispute en vue ! Normal, vous n’aurez rien à vous raconter : vous êtes au chômage partiel (petit joueur!) ou de longue durée et vous n’avez même plus les moyens de vous payer Netflix…

Par conséquent, pour régaler vos convives, il va falloir é-co-no-miser, surtout si vous comptez prochainement relancer l’économie de notre beau pays en achetant un SUV à crédit (indispensable lorsqu’on habite un studio à Ivry) ou une batterie d’accessoires connectés capable de repérer que vous êtes pré-symptomatique et qu’il est temps de vous autoconfiner. Avouez qu’on n’arrête pas le progrès.

En attendant, le 24 au soir, vous aurez le choix entre de la vache enragée ou, beaucoup plus savoureux, des pierogi, version polonaise des fameux pelmeni russes. Ces « raviolis » d’ Europe de l’Est changent en effet de noms, de mode de cuisson, et de farce – non, pas sanitaire – selon la tradition et leur provenance géographique. Dans le cas qui nous intéresse, ils ne coûtent que quelques kopecks et nécessitent un maximum de travail et de dextérité, vertus franchement marxistes-léninistes : un régal !

Pour préparer cette recette délicieusement radin, il vous faudra :

  • 300 g de farine
  • 1 verre de lentilles vertes
  • quelques lardons faméliques
  • 1 soupçon d’herbes aromatiques (thym, marjolaine)
  • 25 cl d’eau chaude
  • sel, poivre

Préparation : faites durer le plaisir, il faut bien s’occuper

Prix : On vous l’a déjà dit, presque rien, vous êtes fauchés…

Dégustation : avant 22h, inutile de vous expliquer pourquoi, c’est comme ça

Pour combien : tout dépend des nouvelles directives du ministère pré-cité mais à priori entre 1 et 6, ce qui vous assurera, ainsi qu’à vos proches, santé, prospérité et désenvoutement de votre carte SIM

1. Pour commencer, allez vérifier si quelqu’un a bien toussé dans la cage d’escalier. Enfilez votre tablier à usage unique et votre plus beau masque – non, pas celui avec écrit « Veran de Komodo » dessus, l’autre, plus discret, offert par les laboratoires Sasufi – puis lavez-vous bien les mains, y compris entre les doigts : oui oui, je vous vois !

2. Versez la farine dans un grand saladier ou sur un plan de travail, ajoutez progressivement l’eau chaude (si on ne vous a pas encore coupé l’electricité), mélangez et pétrissez jusqu’à ce que votre pâte devienne aussi élastique qu’un référendum constitutionnel.

3. Tout en méditant sur le fait que « …si, dans la vie, nous ne nous rebellons pas, ne nous indignons pas, ne nous revoltons pas, ne devenons pas complètement des bêtes (…) c’est seulement parce que nous sommes lâches, dépravés, avides, d’une façon générale mauvais** », faites cuire 20 minutes environ les lentilles à l’eau bouillante salée.

4. Hachez les oignons et faites-les suer, ces prolétaires, dans un peu d’huile.

5. Incorporez aux oignons les lentilles réduites en purée comme vos prétentions salariales. Salez, poivrez et si la farce est trop sèche, rajoutez un peu d’eau.

6. Reprenez vos esprits et votre pâte, étalez-la au rouleau à pâtisserie sur 2 mm d’épaisseur environ.

7. Découpez des cercles de pâte avec un petit verre ou un emporte-pièce (7-8 cm de diamètre), disposez au milieu une demi-cuillère de farce, repliez chaque rond de pâte en 2 et soudez les bords entre votre pouce et votre index, rougis certes mais bien secs.

8. Allez décorer Arthur, votre caoutchouc, et déposez à ses pieds des cadeaux essentiels: un drone pour surveiller les voisins pour tata Huguette, un masque cache-nez « casa de papel » pour Robert, votre collègue, et une boîte de jeu « Kapital ! »*** pour votre beau-frère très à droite, droite !

9. Portez à ébullition une grande casserole d’eau salée et plongez-y peu à peu les pierogi. Bien les mélanger selon la technique « tester – tracer – isoler » afin qu’ils n’adhèrent pas au fond de la casserole mais se mettent plutôt en marche.

10. Quand ils tentent de remonter à la surface, douchez leurs espérances et ramassez-les à l’aide d’une écumoire. Egouttez-les rapidement sur une feuille d’essuie-tout.

11. Servez vos pierogi agrémentés de quelques lardons grillés. Puis, quand papy et mamy seront en train de manger la bûche dans la cuisine, allez vous promener, le coeur léger, et fredonnez « А за окном, то дождь, то снег, И спать пораaaa ! »

С рождеством! Wesołych Świąt !

Le saviez-vous ?

Il existe en Pologne, ainsi que dans la plupart des pays de l’Est amateurs de raviolis, à peu près autant de recettes que de кухарка. En Pologne, une recette tout particulièrement appréciée est celle des pierogi farcis au chou et aux champignons, souvent des morceaux de cèpes ou des girolles. Le chou employé est en fait l’équivalent de notre choucroute et cette recette a, pour le coup, tout d’un plat de fête.

* Contraction du Ministère des Solidarités et de la Santé sur Twitter. Il y a fort à parier que le Communauty Manager soit un fan de Georges Orwell…

** Vous n’avez certes pas les moyens d’en sniffer mais la lecture de « Roman avec cocaïne » de M. Aguéev vaut largement mieux en matière de lignes.

*** Ce n’est pas une blague, le jeu en question, imaginé par Monique et Michel Pinçon Charlot existe vraiment. Editions « La ville brûle », 35 euros.

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